Et nous ?

Plus d’une année nous sépare de la sortie du dernier numéro de Tempi du guerra.

Ayant toujours été conçu comme un bulletin de lien et de correspondance entre les luttes contre les expulsions et leur monde, le richesse et la constance de ces pages ne peuvent que dépendre de la réalité des initiatives, des résistances, des rapports, des conflits.

Face à une répression systématique des migrants —reflet intérieur des guerres en cours sur la planète destinées à exporter la démocratie—, on ne peut certes pas dire que la réponse ait été à la hauteur. Au-delà de nobles exceptions, en fait, la donnée peut-être la plus évidente des luttes contre les CPT [centres de rétention] ces derniers temps a été l’écart entre ce que de nombreuses personnes ont dénoncé et ce qu’elles en ont tiré comme conséquences pratiques. On dit lager, mais le cœur perçoit probablement quelque chose d’autre.

Nous sommes cependant convaincus que les possibilités de reprendre l’offensive existent. Les contorsions du centre-gauche [revenu au pouvoir] pour «dépasser les CPT» devrait par exemple être une bonne occasion pour démasquer l’hypocrisie et libérer des êtres humains. Avec la nouvelle loi, les sinistres législateurs du gouvernement voudraient réduire la durée de séjour dans les lager de 60 à 20 jours et limiter l’internement aux étrangers —définis de façon significative comme des irréductibles— qui refusent le fichage. La machine à expulser fonctionnerait toujours, et mieux qu’avant.

De nombreuses choses que nous avons répétées pendant des années —le lien entre guerre et expulsions, le quadrillage policier des territoires et des cerveaux, l’expérimentation de formes extrêmes de contrôle et d’inertie sociale, le lynchage médiatique de ceux qui rompent les rangs, etc.— ont été ponctuellement et haineusement confirmées. De l’extension de la détention administrative à l’invention permanente de nouveaux ennemis pour justifier de nouvelles opérations militaires, de l’agression contre les limites écologiques de la planète aux essais grandeur nature d’un conflit nucléaire, un bulletin qui s’appelle Tempi di guerra [Temps de guerre] ne risque certes pas de demeurer privé de sujets. Si le simple fait de dénoncer était suffisant…

Plus d’une année s’est écoulée, disions-nous. Impossible de rendre compte de tout ce qui s’est passé des deux côtés de la barricade au cours des mois. Nous nous arrêterons seulement sur quelques exemples, comme s’ils étaient des lampes en mesure d’éclairer le présent et son irréductible ambiguïté.

22 décembre 2006, Opera (Milan).

Après l’avoir annoncé publiquement au cours du conseil municipal, différents élus d’Alleanza Nazionale et de la Ligue du Nord, épaulés par un nombre discret de fascistes venus de Milan, se dirigent vers le lieu où devraient s’installer 67 Roms, et brûlent leurs tentes, installées par la Protection Civile. Le maire déclare avoir personnellement prévenu d’avance les carabiniers et les forces de police, qui assistent sans broncher à l’opération commando squadriste [du nom des équipes fascistes qui faisaient régner la terreur dans les rues sous Mussolini]. Les jours suivants, un rassemblement —auquel participent, outre des fascistes de Forza Nuova, de nombreux habitants d’Opera— empêche les Roms, déjà expulsés de via Ripamonti, d’accéder au campement.

Ces infos, disparues presqu’immédiatement des journaux nationaux, nous paraissent tout simplement énervantes. Il ne s’agit pas d’une agression fasciste de plus. Il s’agit d’un squadrisme dans le digne style du Ventennio [les 20 années de régime mussolinien]. Les fascistes et les léguistes ne se seraient pas lancés dans une attaque aussi effrontée s’ils n’avaient pas senti que la situation sociale était, pour ainsi dire, mûre. A présent, qu’il ne se soit pas trouvé dans tout Milan cinquante personnes prêtes à s’affronter avec ces féroces gens de bien nous semble vraiment avilissant.

16 janvier 2007, Vicenza.

A peine le «oui» de Romano Prodi [président du conseil] à la construction de la nouvelle base américaine parvient-il de Budapest à leurs oreilles, des milliers de personnes descendent dans les rues et, après avoir brûlé publiquement leurs cartes d’électeurs, s’en vont occuper les voies de la gare pendant près de deux heures. A Vicenza, ville-symbole du prétendu miracle économique du Nord Est, surtout connue pour sa pacification sociale et son racisme criant, des milliers de personnes veulent prendre leur vie en main, défendre le territoire sur lequel elles vivent et s’opposer à la construction de la plus grande base européenne de la plus grande puissance militaire mondiale. Un mouvement assoupi contre la guerre —écartelé entre le syndrome du gouvernement-ami et le sentiment d’impuissance— retrouve de la vigueur face à un objectif clair et concret : empêcher que soient construites les bases de la mort.

Opera, Vicenza. L’époque dans laquelle on vit contient ces deux possibilités. Les puissants le savent. Et nous ?

Tempi di guerra — CP 1244 — 10100 Torino tempidiguerra@libero.it
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[Traduit de l’italien. Tiré de Tempi di guerra n°7, février 2007, pp. 1-2]

[Extrait de "Cette Semaine" n°93, août 2007, p. 25]