Val Susa

La lutte contre le TAV Lyon-Turin

Cela fait plus de 10 ans que la population du Val Susa, dans le Piémont, se mobilise contre le projet d’une ligne de train à grande vitesse (TGV, ou TAV en italien) qui doit relier Lyon à Turin. Côté français, c’est plutôt l’apathie, même si on a pu noter quelques rares actes de solidarité au plus fort de la mobilisation outre-Alpes, comme le sabotage de la ligne Paris-Lyon-Turin dans l’Yonne le 23 décembre 2005 ou une manifestation franco-italienne de plusieurs milliers de personnes le 7 janvier 2006 à Chambéry. A l’inverse, ce projet qui s’intègre dans le schéma d’aménagement reliant Lisbonne à… Kiev est bloqué depuis le début en Val Susa. Qu’il s’agisse de sabotages anonymes de 1996 à 1998 ou de la mobilisation des habitants à l’approche des premiers sondages fin 2005, tous les gouvernements s’y sont cassés les dents. Rappelons que le 8 décembre 2005 à l’issue d’une manifestation de 30 000 personnes, le chantier de Venaus a été réoccupé par la foule et que toutes ses infrastructures ont été mises hors service.

Depuis, les travaux sont au point mort, et le nouveau gouvernement Prodi tente depuis l’an dernier de résoudre le problème par la création d’un Osservatorio [Observatoire] intégrant experts techniques, maires et élus concernés d’un côté, la médiation d’un Commissaire extraordinaire du gouvernement doté de pleins pouvoirs (par ailleurs Président de l’Osservatorio et ex-Président du conseil d’administration de deux sociétés intéressées à la construction d’infrastructures olympiques et autoroutières en Valsusa), Mario Virano, d’un autre.

Dans tous les cas, la gauche a toujours été favorable au projet, comme le souligne en permanence le maire de Turin, Sergio Chiamparino, ou le vice-président PS de la région Rhônes-Alpes chargé des transports, Bernard Soulage. De fait, juste avant la dernière des 27 réunions de l’Osservatorio, avant la réunion de travail à Rome du 13 juin et la Conférence Intergouvernementale (CIG) franco-italienne du 19 juin 2007, le gouvernement transalpin a sorti de son chapeau un trajet alternatif contournant Venaus (point chaud de la contestation) en choisissant Chiomonte comme sortie du tunnel de 53 kilomètres, puis un passage plus au sud plutôt qu’en Valsusa. L’idée de génie consiste aussi à changer l’ordre des travaux en commençant à Turin plutôt que dans la montagne. Prodi lui-même, lors de sa rencontre avec Fillon le 13 juillet dernier, a rappelé que «l’Italie fera face à ses engagements». Forte de son nouveau trajet, l’Italie a pu présenter à la commission européenne (représentée par le français Barrot) le 18 juillet ses nouvelles demandes de financement : 725 millions d’euros pour le Lyon-Turin, 94 millions pour le Turin-Milan, etc. (sans compter la ligne verticale Munich-Vérone passant par le Brennero, 27 projets en tout).

Toutes ces tractations de couloir ont eu pour comme conséquence heureuse de clarifier de fait toujours plus les positions entre ceux qui participent aux négociations avec Rome au sein de l’Osservatorio et les autres qui restent sur une position «ni en Valsusa ni ailleurs» (de nouveaux comités anti-Tav se sont créés en Valsangone). En outre, cela a contribué à élargir la lutte en la reliant avec d’autres combats menés contre différents projets dévastateurs. En effet, le 14 juillet 2006 est né le pompeux Patto nazionale di Solidarietà e Mutuo Soccorso [Pacte national de solidarité et d’appui mutuel], qui se veut un instrument commun aux «comités de base, réseaux, mouvements et groupes» impliqués dans des luttes populaires (contre le Tav en Valsusa ou celui passant par le Brennero en AltoAdige-Trentino, l’extension de la base américaine à Vicenza, contre des incinérateurs ou le regazificateur à Livourne par exemple). Si ce Pacte sent bon le citoyennisme mais aussi le grenouillage politique malgré ses nobles déclarations d’intention, de Rifondazione aux Disobbedienti, un premier test grandeur nature au-delà des mots sera pour septembre avec le début des travaux prévus à Vicenza et l’appel de l’assemblée locale (No dal Molin) aux autres comités à paralyser le pays. En attendant, les rencontres s’approfondissent petit à petit. Des membres de comités d’autres régions ont par exemple participé à la manifestation d’un millier de personnes du 28 juillet dernier se terminant à Colombera (près de Chiomonte où doit déboucher le tunnel selon le nouveau projet).

Ce qui est certain, c’est que le blocage victorieux des premiers travaux du Tav en Valsusa a redonné une force inattendue aux autres mobilisations populaires en Italie contre différents projets touchant à l’environnement, et même au-delà (base militaire de Vicenza). Il serait cependant vain de croire d’une part que la situation du Valsusa soit reproductible comme par magie un peu partout, et d’autre part de penser que la seule action directe non-violente (barricades et blocages, occupations et corps désarmés face aux matraques) suffise à chaque fois à freiner des travaux impliquant des intérêts économiques gigantesques. A partir de l’exemple de cette vallée étroite où une bonne part de la population est désormais prête à descendre dans la rue à la moindre alerte, paralysant l’ensemble du trafic (comme le 6 décembre 2005 où jusque des ouvriers se mettent en grève sauvage pour rejoindre les barricades), où les rapports sociaux sont ceux d’une montagne par ailleurs déjà ravagée par un nombre impressionnant de nuisances et où les assemblées sont suivies, il serait illusoire de croire qu’il existe une recette unique. D’autant que si beaucoup de limites n’ont pas été dépassées en Valsusa (pas de consensus tacite sur la complémentarité entre les différents moyens de lutte par exemple, ou participation légitime des élus à la lutte, ce qui permet notamment à l’Osservatorio de fonctionner alors qu’il n’y a théoriquement rien à discuter ou négocier) malgré une expérience commune de plusieurs années, elles sont encore plus fortes ailleurs.

Tout ceci pose à juste titre la question de notre manière de participer à ce type de «mobilisations populaires», pour éviter non seulement toute tentation avant-gardiste, mais aussi les pièges du gradualisme (les petits pas qui se multiplient à l’infini sans perspective ni critères en matière de rupture de la normalité dans le quotidien ou d’une confrontation à l’ordre de ce monde qui entraînerait quelque désagrément judiciaire). Enfin, de ce côté-ci des Alpes, si la solidarité a été quasi absente au-delà d’une maigre contre-information (1), on pourrait également réfléchir aux initiatives à développer sur ce thème, à l’approche des premiers gros travaux côté français, prévus de 2009 à 2015 à partir de St Jean de Maurienne, tandis que la descenderie de Modane devrait être achevée pour fin 2007.

1. A toute allure, la lutte du Val Susa contre le TGV Lyon-Turin, décembre 2005, 8 pages, disponible à notre adresse.


[Extrait de "Cette Semaine" n°93, août 2007, p. 28]