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Texte écrit par un camarade, qui s'est fait choper en août 2000. Il n'a pas encore de date pour son procès.

Je ne suis plus insoumis...
Tant de fois j’ai entendu dire :
- « je n’ai pas les moyens de m’insoumettre (à l’armée), je ne veux pas vivre caché, je ne sais sur qui compter, je ne pourrai pas m’assumer financièrement ».
- « pourquoi t’es insoumis ? Maintenant c’est facile de se faire réformer, regarde, moi je suis P3 j’ai fait comme ça... »
- « insoumis mais ça sert à rien, y’a plus d’armée de conscrits aujourd’hui ! »
- « ça sert à rien ce que tu fais. Tu ferais mieux de régulariser ta situation, sinon tu n’auras que des emmerdes ».
Ou pire encore :
- « l’armée ça apprend beaucoup, et c’est très important dans la vie d’un homme : ça forge le caractère »
- etc ...
 

Un vendredi du mois d’août dernier, au petit matin, j’ai subi un contrôle d’identité par des B.A.C. de nuit parisiens (Brigade anti-criminalité : chargée des flags et spécialisée dans les interventions musclées). Ces derniers, soucieux de protéger les biens des nouveaux riches, contribuables, salariés, contre les quelques mauvais pauvres qui restent encore dans le XXe arrondissement, ont bien fini leur nuit. Ils ont attrapé un insoumis alors qu’ils cherchaient un éventuel voleur de voiture. Après quelques minutes de consultation du dossier S.T.I.C. (Système de traitement des infractions constatées : connexion de tous les dossiers de fichage) sur l’ordinateur du véhicule, l’un d’entre eux m‘apprend qu’un avis de recherche pour insoumission est émis contre moi et que je vais devoir les suivre au commissariat. J’ai tout de suite compris que l’armée à laquelle je me soustrayais volontairement ne m’avait pas oublié. Ceux qui étaient avec moi ont donc pu retrouver leur relative liberté habituelle et commencer à préparer ce à quoi nous nous attendions : mon incarcération et mon jugement.

J’avais entendu dire que le sort des insoumis était bien plus terrible que celui de ceux qui répondent à « l’appel » ou de ceux qui optent pour l’objection de conscience. Pourtant je n’ai jamais pu me résigner à accepter qu’une autorité décide de ma vie sous prétexte que je suis né dans son pays, que cette autorité réduise l’être humain à quelques critères et que je corresponde à celui qui doit la « servir » pendant 10 mois. Je ne vais pas résumer à quelques phrases ce qui m’amène à m’insoumettre à beaucoup d’autres contraintes dictées par l’état mais je refuse toutes sortes de dominations, surtout celle de l’armée qui fait partie intégrante de la société. Je ne pouvais pas non plus être objecteur de conscience puisque ce dernier accepte de donner du temps de sa vie au service de ce système. En fait l’objecteur se soumet aux lois de l’état donc à l’armée, mais ne veux simplement pas porter d’armes. Ce n’est pas mon cas, car je vois de multiples raisons pour prendre les armes. De plus, force est de constater qu’aujourd’hui l’objection de conscience est intégrée. C’est un moyen pour les entreprises associatives de faire travailler quelqu’un (souvent diplômé) au tarif le plus compétitif. Obéir à un sous officier galonné ou à un petit chef intéressé c’est toujours se soumettre à un système. Je ne voulais pas non plus rentrer dans le jeu, très facile, de la réforme car c’est accepter de se faire juger et classer dans une autre case. Dans un jeu ou je devrais choisir entre trois cases et ou je déciderais de ne pas jouer du tout, on me met dans une quatrième ! Opter pour la réforme ce n’est pas non plus refuser l’appartenance à un pays, à une patrie... J’ai donc logiquement fait le mort lors de « l’appel » et je n’ai pas répondu aux courriers du B.S.N. (Bureau du service national). J’évitais d’être à cette adresse là lors de leurs visites surprises ! L’armée m’a donc considéré comme insoumis.

Ce qui s’est passé après mon arrestation a été très différent de ce à quoi je m’attendais. Après avoir passé quelques heures au poste de police puis à la caserne en passant par la gendarmerie, j’ai obtenu trois jours de permission !

J’y ai quand même découvert des salles de photo-fichage, un bureau des insoumis et d’innombrables salles d’attente d’où l’on peut observer les appelés marcher au pas, obéir, se faire ridiculiser et les engagés comme les appelés tenir des propos sexistes, homophobes, racistes, dominateurs, etc... En fait l’armée d’aujourd’hui considère les insoumis comme des personnes ayant un problème d’équilibre mental et les oblige à aller voir un psychiatre militaire. On ne me gardait donc pas sous écrou en attendant de le rencontrer. Les gendarmes m’avaient observé et décrit sous un maximum d’aspects physiques : forme du visage, des yeux, des oreilles, taille du corps, des bras, des jambes, des pieds, état des dents, couleur des yeux, de la peau. C’était paraît-il pour m’identifier au cas où je décéderais dans un accident... de concorde par exemple ! Comme si je voulais me payer un voyage dans un avion conçu pour les bourgeois, dont le prix de la place correspond à cinq fois mes revenus mensuels et comme si je pouvais m’émouvoir quand quelques riches touristes s’écrasent en avion.

Durant ces quelques heures, j’ai pu apprendre que les gendarmes « réceptionnaient » très régulièrement des insoumis (plus de 20 par mois dans l’est parisien) et que bien rodés ils appliquaient le règlement, c’est-à-dire de les décrire et de les conduire dans une caserne. C’était tellement mécanique que je me suis senti réduit à une simple procédure alors que c’était un acte très important pour moi. J’ai pu apprendre que dans chaque caserne se trouve un bureau des insoumis qui continue de banaliser l’acte d’insoumission. Ces bureaux traitent ces cas en en faisant des réformés quelconques à 99%.
  En fait, incorporer de force un insoumis c’est introduire un élément perturbateur dans la machine, mettre en relation des gens qui ne se comprennent pas ou qui ne se supportent pas, et poser des questions à des appelés qui ne s’en posent pas, c’est également mettre l’armée face à des problèmes difficiles à maîtriser. Je pense aussi que c’est une des raisons pour laquelle les insoumis ne restent pas dans les casernes très longtemps.

Pour les mêmes raisons, peu d’insoumis restent incarcérés en caserne car c’est quelqu’un dont il faut s’occuper, lui apporter à manger, le surveiller... or le bureau des insoumis n’est ouvert que pendant les heures ouvrables, le reste du temps des appelés peuvent ainsi être en relation avec lui. Si le cas d’un insoumis est aujourd’hui réglé de manière bureaucratique et expéditive, c’est surtout pour ne pas faire de « vagues », c’est pour rendre cet acte dénué de sens, presque inutile, c’est aller dans le sens de la société actuelle : pas de raison de chercher d’autres alternatives, pas de raison de se plaindre, tout va bien, il n’y a pas de question à se poser, d’ailleurs personne ne s’en pose...

A la question : « dois-je y retourner ou dois-je m’enfuir ? », j’ai assez vite pensé que si je m’enfuyais les gendarmes me retrouveraient vite avec le précieux descriptif qu’ils avaient de moi et que si j’allais voir le psy, c’était aussi continuer d’assumer mon insoumission. Je suis donc allé à cette rencontre entre un insoumis reconnu en tant que tel et un gradé camouflé d’une blouse blanche. Je lui ai dit de manière assez claire que je refusais l’autorité militaire, que je ne pouvais pas admettre d’obéir au bon vouloir d’une société pourrie... J’ai cru comprendre que cette situation le dérangeait. Il m’a expliqué que pour que le maximum de gens se sente dans un pays « de libertés, civilisé, démocratique,... » des situations comme la mienne devaient être étouffées. Il m’a aussi expliqué que je ne pouvais rien faire et que l’insoumission n’était plus un crime contre la société. D’ailleurs, maintenant, très peu de gens savent qu’il y a encore des « conscrits », qu’il y a encore des insoumis et que le service civil est tout aussi pourri que le militaire. En bref, je suis réformé pour « incompatibilité avec les armées » et je risque trois mois de prison avec sursis lors de mon futur procès pour « Insoumission, désertion en temps de paix ».

J’ai pu conclure qu’il est plus facile de s’insoumettre et d’attendre la procédure que de combattre en utilisant l’illusion juridique et de chercher à justifier des choix auxquels je ne crois pas. Sans chercher à être réformé, j’ai évité le trou, les brimades et la prison. De toutes façons l’insoumission impliquait d’après moi risques et arrestation, mais mon choix n’en aurait pas pour autant été modifié.

M.

Bureau des insoumis : endroit où l’on s’occupe des dossiers d’insoumis dans une caserne. Je ne connais pas les chiffres officiels du nombre d’insoumis, mais je sais que nombre de « jeunes » s’insoumettent et n’en font pas une affaire d’état comme les « Sans Nous ».
... enfin presque


[Texte paru dans Cette Semaine n°82, jan/fév 2001, pp 12-13]