La lutte des ouvriers des mines de Mantoudi
de 1990 jusqu'à aujourd'hui


« Les wagons, écroulez-vous,
les roues, brisez-vous,
ici, où vous torturez mon pauvre corps »
chanson des mineurs de Mantoudi, 1938

Aujourd’hui l’intégration capitaliste avance, à l’échelle mondiale, en conquérant de plus en plus de terrain de la vie sociale. La mondialisation économique s’établit dans la conscience sociale comme un « phénomène physiologique » dans le cadre de l’évolution de la société, et non en tant qu’une stratégie des patrons dans la guerre de classe. L’offensive du capital réunit les pouvoirs politiques, économiques et militaires du bloc impérialiste en envahissant progressivement chaque domaine d’activité de l’homme sur toute la planète.

L’Etat et le capital grecs, en se basant sur leurs intérêts ainsi que sur ceux des nouveaux rapports de force partout dans le monde, adhèrent au bloc impérialiste et adoptent pleinement sa stratégie. Dès le début des années 1990, ils cherchent à se faire valoir dans le rôle du dominateur souverain sur les Balkans, tout en lançant une offensive brutale à l’intérieur du pays. Les licenciements, le travail au noir, le gel des salaires, toute une série de mesures législatives créent les conditions idéales pour le développement du capital grec. Les ouvriers sont, et ont toujours été, une des premières cibles de cette offensive. Une économie forte ne tolère pas des entreprises « à problèmes ». Les entreprises qui ne peuvent pas faire face au système économico-financier international ne sont d’aucune utilité. L’intensification de l‘exploitation se fait sentir dans les usines et dans la multiplication des programmes précaires aussi bien que dans l’expansion du chômage. Ceux des prolétaires qui résistent tombent sous la répression de l’Etat. Les luttes sociales qui sont passées — même momentanément — par une manipulation politique syndicaliste, ont ainsi découvert le vrai visage de l’Etat en son habit policier.

La lutte des mineurs en 1990...

La fermeture des entreprises « problématiques » et le licenciement des ouvriers qui y étaient employés constituent une des premières étapes de l’offensive du capital contre la société grecque. Le premier front s’ouvre à Mantoudi avec l’annonce, par le gouvernement de la ND 1, de la décision de licencier 1100 ouvriers des mines. Le 31 août 1990 sont déclarés la grève et le blocage de l’autoroute Chalkis-Edipsos 2 jusqu’à la réintégration des licenciés. Le blocage de l’autoroute dure une semaine avec l’étroite coopération des ouvriers de toute l’Eubée. Ensuite, l’occupation des mines est déclarée, un mouvement qui, sans initiatives supplémentaires, aboutit à un repli de la lutte dans un collectif fermé, replié sur lui-même. Les anarchistes interviennent aussi, ayant pour objectif de radicaliser et d’approfondir le mouvement. Un débat-concert est organisé dans l’usine, ainsi qu’une manifestation où les ouvriers et les habitants de Mantoudi et de la région se dirigent vers le Tribunal de Chalkis. A l’apogée du conflit, on constate quelques affrontements avec les jaunes et la prise en otage d’un membre du conseil d’administration pendant 24 heures. La police suit les événements avec discrétion pour éviter d’aggraver la situation.

Le 8 octobre, Dimitri Hatzis, un des grévistes les plus énergiques, est assassiné par un jaune. A partir de cet assassinat, le mouvement se désagrège, d’autant que la fatigue et le défaitisme réduisent l’ardeur des militants. Les années suivantes, le paiement des dédommagements et une prise en charge partielle par les programmes de l’OAED 3 réussissent à fermer certaines gueules, mais pas toutes. Destructions de l’équipement d‘usine, incendies des voitures appartenant à des jaunes et des mouchards, telles étaient les réponses les plus dynamiques aux exploiteurs.

... et celle de 2000

Aux alentours de 1996, la lutte démarre à partir du projet de réouverture des mines de Mantoudi. Après s’être adressé aux investisseurs étrangers, le gouvernement du PaSoK 4 finit par concéder l’usine à l’entrepreneur Varvoutis. Désormais dénommé Viomagn, l’établissement commence peu à peu à fonctionner avec 300 employés environ. Viomagn soutient que cette entreprise n’est plus rentable et reçoit, à deux reprises, des subventions de l‘Etat, en déclarant en même temps un déficit budgétaire et en laissant les ouvriers sans salaire pendant cinq mois. Tout en faisant cette déclaration, ce même Varvoutis augmente ses investissements dans d’autres entreprises qu‘il possède : le commerce des articles de sport et celui du matériel de construction.

Les ouvriers de Mantoudi, survivant quotidiennement à une des formes d’exploitation les plus dures, décident de résister. Au début de l’année 2000, ils bloquent l’autoroute et occupent le péage de Skhimatari, après une rencontre entre la direction de leur corporation et le ministre de l’industrie. Une autre occupation de l’autoroute est entreprise quelques semaines plus tard, mais cette fois-ci les détachements des MAT 5 attendent les manifestants sur place et arrivent à les disperser en arrêtant quatre personnes. Ensuite, une tentative des ouvriers d’occuper les bureaux de l’OAED lors d’une manifestation à Chalkis, aboutit à un corps à corps avec les MAT, à des arrestations et des blessures. Certains ouvriers prennent conscience de la valeur et du sens de l’affrontement violent avec l’Etat, tandis que la direction de la corporation [syndicats] ordonne — après ces affrontements — de suivre une ligne pacifique. Toute l’Eubée participe à une nouvelle occupation de l’autoroute à Skhimatari et à une manifestation de protestation à Athènes devant le Parlement.

Les formes de la répression

Les deux phases de la lutte des habitants de Mantoudi, en 1990 et aujourd’hui, démontre la stratégie de l’offensive de l’Etat contre le militantisme social. A l’époque, les rapports de force entre l’Etat et les ouvriers, ainsi que l’esprit de l’opinion publique, rendaient difficile une répression directe. Alors, ce rôle a été joué par des mécanismes de répression internes, affiliés aux partis et aux syndicats. Aujourd’hui, l’autoroute est bloquée par un nombre moindre d’ouvriers, alors que l’opinion publique prend de plus en plus le parti des autorités. La répression officielle a donc la tâche facile face à trois cents personnes. La souveraineté du capital gagne chaque jour du terrain, depuis une dizaine d’années, en faisant adhérer à sa logique et à ses actes une partie de plus en plus grande de la société. La différence dans les sanctions étatiques entre 1990 et aujourd’hui lors des grèves à Mantoudi montre clairement que l’Etat obtient de plus en plus d’acquiescement dans la société pour pouvoir réprimer toute opposition. Il devient maintenant évident que les mouvements privés de la solidarité de classe, isolés et repliés sur eux-mêmes, n’enrichissant pas leur arsenal en se réunissant avec les autres militants, ne supporteront pas les coups de la répression. La résistance qui ne s’élargit pas et ne se renforce pas, fléchit.

Ce repli limitatif est un produit de la manipulation syndicale. La représentation du prolétariat et la recherche d’une conciliation avec le système, ce dernier étant aujourd’hui purement agressif, sont aussi stupides que criminelles. Les prolétaires radicaliseront leur lutte quand ils auront refusé et dépassé le syndicalisme, l’intermédiaire qui cherche à construire un pont au-dessus du gouffre de la différence de classe, quand ils se seront eux-mêmes occupés de la gestion de leur mouvement. Pourtant, dans une dictature capitaliste dont l’armée préserve l’ordre social et dont la « logique » justifie les actes, une volonté de résistance persiste, signalant aux exploiteurs, mais aussi à ceux qui ont en eux la flamme de la révolte : la lutte continue !

Solidarité avec la lutte des ouvriers de Mantoudi !
Honneur à la mémoire du gréviste Dimitri Hatzis !
Guerre de classe ! A bas les syndicats !
Sabotage des usines !

Un camarade

Traduction du grec, M.
de Anarhiko Deltio (Bulletin anarchiste), n°6, Mai 2000, Athènes

1 « Nouvelle Démocratie » - parti politique de droite, équivalent grec du RPR.
2 Chalkis est le chef-lieu du département d’Eubée, environ à 70 km d’Athènes.
3 « Organisation pour la Préoccupation des Ressources Humaines » - organisation semblable à l’Assedic.
4 « Parti Panhellénique Socialiste » - parti politique du centre, équivalent grec du PS.
5 « Unités pour le Maintien d’Ordre » - complices grecs des CRS.