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Québec : L’action directe revendiquée, quelques cas d’espèce
(Le 20 mars 2008)

L’action directe revendiquée : Quelques cas d’espèce

Anonymous, Jeudi, Mars 20, 2008 - 19:08

L’action directe étant en train de faire un retour fort remarqué dans l’actualité montréalaise, ce texte propose un retour sur différents cas de groupes ayant revendiqué leurs coups d’éclats par courriel, soit la Brigade d’autodéfense du français, qui sera suivi de celui du Comité antigentrification pour conclure avec l’Initiative de Résistance Internationaliste.

Avec l’incendie de six voitures de police dans le stationnement du Poste de quartier 23 et les actes de vandalisme contre trois guichets automatiques de la Banque nationale et sur une vingtaine de véhicules du concessionnaire Delisle Mazda dans le quartier d’Hochelagua-Maisonneuve en l’espace de moins de cinq jours, l’action directe est en train de faire un retour fort remarqué dans l’actualité montréalaise.

Chacune de ces actions a été revendiquée sur des sites Internet comme Anarkhia et le Centre des médias alternatifs du Québec (CMAQ) par un collectif dont le nom change à chaque coup : on est ainsi passé du Collectif Ton Père au Collectif Ton Oncle pour ensuite en arriver au Collectif Ton Chien. Voici le texte du premier des trois communiqués de revendication :

« Nous agissons en solidarité avec les détenus politiques autochtone de l’Amérique qui luttent encore pour leur liberté et leur autonomie. Nous appelons toute les populations a se réaproprier le temps, l’espace, la rue, la ville et a cramer tous ce qui représente l’autorité. La ville c’est nous, ce n’est pas une prison appartenant aux capitaliste. »

« Nous ne sommes pas des esclaves, pourtant nous construisons leurs maisons, leurs banques, leurs routes, nous prenons soins de leurs enfants en leurs servant leurs café tous les matins, nous cueillons les fruits et les légumes qu’ils mangent. Le moins que l’on peut faire c’est de brûler leurs voitures, SUV, chars de polices, leurs nouveaux dévellopement immobillier, leurs grosses maisons, leurs hotels, exposer publiqement telle qui sont. Le plus qu’on peut faire c’est de les rendre inexistant !! » (1)

Le Service de police de la ville de Montréal (SPVM) a aussitôt déclaré qu’il prenait « énormément au sérieux » cette revendication. De leurs côtés, les médias de masse ont immédiatement sauté à la conclusion que l’auteur du texte « se réclame vraisemblablement de l’idéologie anarchiste » alors qu’à aucun moment le communiqué de revendication ne fait directement allusion à cette idéologie. (2)

Le 18 mars, deux enquêteurs de la section des incendies criminels du SPVM accompagnés de deux constables mènent une perquisition chez les bureaux du Réseau Koumbit, un hébergeur informatique qui offre ses services à une quarantaine d’associations et d’organismes communautaires québécois. Koumbit a été ciblé parce qu’il héberge le site Internet du CMAQ.

Les enquêteurs étant munis d’un mandat, les responsables de Koumbit n’ont eu d’autre choix que de leur fournir trois lignes de « logs ». Précisons qu’un log est un journal d’événements qui documente les visites effectuées sur un site Internet et contient habituellement des informations telles que l’adresse du visiteur, l’heure de visite, la page visitée ainsi que le navigateur utilisé.

Contacté par le quotidien La Presse, le sergent relationniste Ian Lafrenière du SPVM s’est beaucoup moins loquace qu’à l’habitude. « Les auteurs des méfaits n’ont pas besoin de publicité. Nous refusons de dévoiler nos stratégies d’enquête », a-t-il déclaré. (3)

En fait, la perquisition policière chez Koumbit a clairement des airs de déjà vu. À chaque fois que des groupes clandestins se sont servis de l’Internet pour revendiquer leurs actions directes, la police n’a jamais hésité à aller perquisitionner les médias dans l’espoir de faire progresser ses enquêtes.

Pour cette raison, nous vous proposons de revenir ici sur les cas de trois groupes dont les actions directes avaient défrayés les manchettes au cours des dix dernières années au Québec et avaient donnés lieu à de telles perquisition. Nous commencerons par aborder le cas de la Brigade d’autodéfense du français, qui sera suivi de celui du Comité antigentrification pour conclure avec l’Initiative de Résistance Internationaliste.

Cas no.1 : La BAF

Entre décembre 1999 et octobre 2000, un groupe appelé la Brigade d’autodéfense du français (BAF) revendique des attaques à la peinture et des attentats à la bombe incendiaire contre des commerces à raison sociale anglophone basés dans le quartier du Plateau-Mont-Royal, à Montréal.

À la fin de 1999, la BAF cible les commerces Bargain Shop et Bill’s Plumbing & Heating. En août 2000, c’est au tour du restaurant Green Stop d’y goûter avec l’explosion de bombes incendiaires. Aucun de ces attentats ne font de blessés et les dégâts matériels demeurent modestes. La BAF revendique ses actions dans des communiqués envoyés par courriel à La Presse.

Les actions de la BAF suscite l’attention des médias, mais aussi celle de la police. « On a des gens ciblés et on fait enquête. Ça a commencé par des balles de peinture, mais là, ils sont rendus à une autre étape. Dès que quelqu’un pose des bombes artisanales, on prend ça au sérieux. On parle d’explosif, donc c’est criminel », déclare alors le commandant de la section des crimes contre la personne du SPVM, Douglas Hurley. (4)

Le 22 septembre 2000, sept policiers de Montréal mènent une perquisition aux bureaux de La Presse pour prendre possession de « l’adresse IP » de l’expéditeur des courriels de la BAF. Précisons que l’adresse IP est un code informatique enregistré dans les logiciels de courrier électronique qui permet de remonter jusqu’à la source d’un envoi de courriel. Il semblerait que ce type de perquisition était une première au Québec. (5)

Notons que les enquêteurs se sont butés aux réticences des avocats de La Presse et doivent rebrousser chemin une première fois car leur mandat de perquisition stipule que la journaliste Christiane Desjardins devait leur fournir un message, sans toutefois préciser lequel. Les policiers sont alors obligés de revenir devant un juge de paix pour obtenir un second mandat de perquisition.

La perquisition sera d’ailleurs dénoncée par le vice-président et éditeur adjoint de La Presse, Marcel Desjardins, ainsi que la Fédération Professionnelle des Journalistes du Québec étant donné qu’elles remettent en cause le principe de la confidentialité des sources journalistiques.

Cette démarche des policiers n’a cependant pas refroidi les ardeurs de la BAF puisque dans la nuit du 5 au 6 octobre, soit moins de deux semaines après la perquisition à La Presse, la BAF s’en prend à trois succursales de la chaîne de cafés-bistrots Second Cup sur le Plateau-Mont-Royal. (6)

Dans un cas, les employés aperçoivent de la fumée s’échappant d’un contenant de boisson gazeuse rempli de liquide inflammable et viennent rapidement à bout du début d’incendie. Dans un autre cas, un contenant similaire est découvert près d’une conduite de gaz, sans qu’il ne prenne en feu. Dans le dernier cas, des flammes sont éteintes dans un conteneur à déchets.

Ce coup d’éclat provoque un émoi considérable dans les milieux politiques au Québec. Les attaques aux engins incendiaires contre les Second Cup sont dénoncés par plusieurs membres du gouvernement péquiste, notamment le premier ministre Lucien Bouchard. Le président du Mouvement souverainiste du Québec, Gilles Rhéaume, s’est également dissocié des gestes de la BAF. (7)

Au SPVM, quinze policiers sont désormais affectés à l’enquête, qui est d’ailleurs menée en collaboration avec des enquêteurs de la Sûreté du Québec (SQ) et de la Gendarmerie Royale du Canada (GRC).

Dès le lendemain du triple attentat contre les Second Cup, Rhéal Mathieu, un vétéran felquiste âgé de 53 ans devenu informaticien et père de famille, est mis sous filature permanente. (8) Les policiers le voit aller porter des communiqués de revendication aux quotidiens La Presse et The Gazette. Les policiers mettent alors sa ligne téléphonique sous écoute. Par la suite, deux agents de la section filature du SPVM le voit à l’intérieur du café Internet La Tribune, sur la rue Saint-Denis.

Le 19 octobre, les policiers estiment qu’ils ont assez de preuve pour procéder à l’arrestation de Rhéal Mathieu. (9) Celui-ci doit alors répondre de huit chefs d’accusation, dont celui d’avoir voulu causer par le feu ou par une explosion des dommages à un bien ou mettre en péril la vie humaine.

Selon la police, ce sont les communiqués que la BAF avait envoyé par courriel qui permirent de faire progresser l’enquête, en raison des traces que laissent de tels messages. « C’est comme envoyer une lettre avec une adresse de retour », dit le commandant Hurley.

En perquisitionnant l’appartement de Mathieu, les policiers trouvent une arme à feu tronçonnée et chargée de calibre .12, des produits explosifs, des documents portant sur la fabrication d’armes et de bombes, un ordinateur avec plusieurs disquettes, un fusil à balles de peinture avec des balles de peinture, une cagoule, une plaque d’immatriculation volée munie d’aimants, et enfin des communiqués de la BAF.

Mathieu va donc avoir besoin des services d’un bon avocat. Il choisi le réputé criminaliste Pierre Poupart pour assurer sa défense. Celui-ci ne parvient toutefois pas à obtenir la remise en liberté de Mathieu avant son procès, qui se tient devant juge et jury, en juin 2001.

Durant le procès, la poursuite fait entendre des témoins affirmant avoir aperçu l’accusé dans les cafés Second Cup où eurent lieu les attentats. La poursuite met également en preuve le contenu de l’ordinateur de Mathieu et de deux disquettes qui, après décodage, contenaient tous les communiqués émis par la BAF et envoyés dans les médias via Internet. Des communiqués similaires ont également été trouvés dans l’ordinateur utilisé par Mathieu à son lieu de travail.

Certains aspects de la preuve étant plutôt technique, Mathieu contre-interroge lui-même le policier Gilles Robert, un spécialiste en informatique au SPVM, qui a perquisitionné ses ordinateurs. L’accusé demande notamment à Robert pourquoi la police n’avait pas perquisitionné son système Hotmail. Le policier répond alors qu’il s’était heurté à certaines complications d’ordre légales, notamment parce qu’il lui aurait fallu obtenir un mandat international étant donné que les bureaux de Hotmail sont basés dans l’État américain de Californie. (10)

Durant sa plaidoirie, Me Poupart a cherché à mettre en doute la crédibilité de plusieurs témoins de la poursuite, notamment en insistant sur les contradictions entre leur version des faits et la preuve déposée au procès. L’avocat de Mathieu a aussi souligné qu’un témoin chimiste n’avait pu établir avec une certitude absolue que les échantillons d’essence qui avaient été saisis derrière la maison de l’accusé correspondaient parfaitement à ceux qui avaient été découverts dans les bombes incendiaires qui n’avaient pas explosées aux cafés Second Cup. (11)

Le 29 juin, le jury prononce un verdict de culpabilité à l’égard de Mathieu sur quatre chefs d’accusation, soit avoir voulu causer trois incendies dans autant de Seconds Cup et avoir eu sa possession une arme prohibée. Mathieu est cependant acquitté de six autres accusations de méfaits relativement à des attentats commis contre d’autres commerces à raison sociale anglaise.

Le juge Pierre Tessier a condamné Mathieu à six mois de prison, cette peine venant s’ajouter aux huit mois et trois semaines déjà purgés en détention préventive. Il a également ordonné qu’un échantillon génétique soit prélevé, de façon à garnir la banque d’ADN de la GRC. Notons qu’au moment de rendre sentence, le magistrat a déclaré que la présence d’armes à feu chez Mathieu l’inquiétait davantage que les crimes d’incendie. Mathieu a continué à maintenir son innocence. Il a porté le verdict en appel, mais n’a pas obtenu gain de cause.

Cas no. 2 : Le Comité antigentrification

Le 5 janvier 2004, la police découvre six colis suspects sur quatre sites de construction et deux bureaux de vente de condos de luxe dans les quartiers Centre-sud et Hochelaga-Maisonneuve. L’affaire provoque tout un branle-bas de combat. Des centaines de locataires vivant dans les environs doivent être évacués. Les colis, qui ne contiennent que des cadrans et des fils, se révèlent tous aussi inoffensifs les uns que les autres. (12)

Plus tôt dans la même journée, plusieurs salles de nouvelles reçoivent par courriel un communiqué de revendication intitulé « Qui sème la misère récolte la colère » et signé par un groupe disant s’appeler le Comité antigentrification. En voici de larges extraits :

« Cette action a pour but de dénoncer la mise en chantier de telles habitations dans le 3e quartier le plus pauvre au Canada, ceci est une honte (...) y en a marre de se faire virer de nos quartiers par les bien nantis, leurs condos de luxe et leurs petits cafés branchés »

« Vous voulez faire la guerre aux pauvres... alors les pauvres répliqueront et ne se laisseront pas faire. Cessez immédiatement ces constructions inutiles qui ne feront que nuire aux gens du quartier et mettez en chantier des habitations pour ceux et celles qui en ont vraiment besoin. »

« Ceci n’est qu’un début, considérez cela comme un avertissement. Nous irons jusqu’au bout pour que les yuppies sachent qu’ils et elles ne sont pas les bienvenus dans le quartier (...) le logement n’est pas une marchandise ni un privilège, mais c’est un droit. »

Enfin, le Comité antigentrification prend aussi la peine d’offrir ses excuses auprès des travailleurs pour les inconvénients que ses faux colis piégés leur feront subir. « Nous voulons vous dire que ceci n’est pas contre vous, mais contre les promoteurs immobiliers véreux et leur clientèle », peut-on lire.

L’affaire fait évidemment les gros titres des grands journaux. Rarement a-t-on vu une action ayant été réalisée avec des moyens aussi rudimentaires bénéficié d’un battage de publicité aussi gigantesque. Et dire que des entreprises privées sont prêtes à débourser de véritables fortunes pour jouir d’une telle visibilité médiatique !

Les tactiques de l’énigmatique Comité antigentrification provoquent un certain malaise auprès des organismes qui luttent depuis belle lurette sur la question du logement social. D’autant plus que ces coups d’éclat ne manqueront pas d’attirer l’attention indésirable de divers services policiers à leur égard.

Toutefois, si ces organismes se dissocient publiquement de l’initiative du Comité antigentrification, ils ne vont pas jusqu’à se montrer lapidaire envers elle. Le coordinateur de l’organisme Entraide-logement Hochelaga-Maisonneuve y va même de cette petite remarque : « Par ailleurs, c’est bête à dire, mais au moins, ça va permettre de discuter du sujet sur la place publique. » (13)

Deux jours plus tard, deux nouveaux colis suspects sont découverts aux abords d’un chantier de construction, sur le terrain des anciennes usines Angus dans le quartier Rosemont. Un des colis est accompagné d’un bref message signé par le Comité antigentrification demandant ne pas ouvrir le paquet et de signaler le 911. (14)

La même journée, la police mène une perquisition dans les locaux de la station de radio Info 690 afin de retracer l’origine du courriel envoyé aux médias par le Comité antigentrification. La perquisition permet à la police d’apprendre que le message électronique avait été envoyé à partir d’un café Internet de la rue Saint-Denis.

C’est en remontant cette piste que les policiers finissent par appréhender un individu du nom de Francis Vallée, le 16 janvier suivant. Vallée avait laissé ses empreintes digitales sur les communiqués de revendication du Comité antigentrification. Et comme ses empreintes étaient déjà répertoriés dans la base de données du Centre de renseignements policiers du Québec (CRPQ), ce fut un jeu d’enfant pour les enquêteurs de lui mettre le grappin dessus. (15)

Lors d’une perquisition menée à son appartement, les policiers saisissent un ordinateur, des tracts et des coupures de journaux relatant les coups d’éclats du Comité antigentrification. Des vêtements retrouvés chez lui correspondent aussi aux descriptions fournies par certains témoins. Mais les policiers ne trouvent aucune trace de substances explosives. (16)

Bien que le commandant Robert Chartrand, de la division des incendies criminels du SPVM, est allé jusqu’à parler « d’attentat terroriste urbain », Vallée n’a pas été accusé en vertu de la loi antiterroriste canadienne, en vigueur depuis janvier 2002. Et ce, pour la simple et bonne raison que la police n’était aucunement en mesure de faire la preuve que les faux colis piégés avaient mises en danger des vies humaines, ni que l’accusé avait l’intention de blessé autrui.

Vallée n’a jamais subi de procès puisqu’il a plaidé coupable sur-le-champ aux cinq accusations qui ont été portées contre lui, soit menaces, harcèlement criminel, méfait, méfait public et diffusion d’un faux message.

Après avoir été détenu pendant plus de deux mois avant de recevoir sa sentence, Vallée est condamné à une année de prison avec sursis, c’est-à-dire une peine à purger dans la collectivité, assortie d’un couvre-feu pendant les trois premiers mois et d’une période de probation de deux ans.

Cas no.3 : L’Initiative de Résistance Internationaliste

En décembre 2004, un groupe appelé l’Initiative de Résistance Internationaliste (IRI) revendique un attentat à l’explosif contre un pylône d’Hydro-Québec en envoyant un courriel à plusieurs médias montréalais mais aussi du monde entier, incluant le New York Times et la chaîne de nouvelles télévisées Al-Jazira. (17) En voici des extraits :

« Cette action de sabotage, que les autorités démocratiques ont caché à la population lors du passage du dictateur en chef (George W. Bush, qui était en visite au Canada la semaine dernière), est notre réponse face à l’aisance avec laquelle l’État se moque de l’opposition populaire. »

« Par cette opération, nous affichons concrètement notre refus d’être les témoins passifs du saccage et du pillage des ressources au profit de l’empire états-unien. Nous agissons contre notre exploitation grossière par Hydro-Québec au bénéfice des entreprises privées, qui profitent de chacune des opportunités que lui procure l’impérialisme »

Lié à la ligne d’exportation Radisson-Nicolet-Des Cantons, le pylône en question est situé à Saint-Herménégilde, près de la ville de Coaticook, à moins d’un kilomètre de l’État américain du Vermont. Cette ligne sert à transmettre de l’électricité de la baie James vers la région de Boston, dans l’État du Massachusetts. Le pylône avait été soulevé de quelques pieds par l’explosion et avait subi quelques dommages.

Quelques jours plus tard, cinq policiers du Service de lutte contre le terrorisme de la SQ perquisitionnent les salles de rédaction de La Presse, du Journal de Montréal et de CKAC afin de retracer l’origine du courriel de revendication. Le perquisition permet aux policiers de déterminer que le courriel a été envoyé à partir d’un café Internet de Montréal.

Encore une fois, La Presse s’empresse de dénoncer la perquisition policière. Citons à ce propos le directeur de l’information du quotidien, Éric Trottier : « La police a investi trois salles de rédaction en une soirée. Vont-ils venir mettre leur nez dans nos boîtes de courriel chaque fois que nous allons en recevoir un douteux ? Je trouve ça très dangereux, car à la longue, les médias vont finir par perdre la confiance du public. Nous ne le répéterons jamais assez : les journalistes n’ont pas à faire le travail de la police à la place de la police. »

Toutefois, la perquisition chez les médias n’a pas permit aux enquêteurs de la SQ d’identifier l’expéditeur du courriel, celui-ci n’ayant donné aucun renseignement personnel aux employés du café Internet avant de se servir d’un ordinateur. (18)

Du côté du gouvernement québécois, on a d’abord fait preuve d’une grande prudence compte-tenu des retombées négatives que cette affaire pourrait entraîné, notamment sur le plan du chiffre d’affaires d’Hydro-Québec sur le lucratif marché américain.

« Je ne peux pas accréditer la thèse de ceux qui se sont appropriés cet événement-là ou du moins qui prétendent qu’ils en sont les auteurs », déclare le ministre de la Sécurité publique de l’époque, Jacques Chagnon, qui, ironiquement, se trouve alors à New York pour participer à une série de réunions portant sur la sécurité intérieure et la lutte contre le terrorisme. Même son de cloche du côté du ministre de la Justice, Jacques Dupuis. « Nous devons laisser agir la Sûreté du Québec. Pour l’instant, ce ne sont que des allégations », dit-il.

Puis, après s’être hasardé à prétendre publiquement qu’il s’attendait à ce qu’un explosif soit responsable du déplacement du pylône, le ministre Chagnon doit ensuite faire des pieds et des mains pour minimiser l’affaire et rassurer les responsables américains. « La rumeur part plus vite que la vérité. Et un moment donné, ce qu’ils s’étaient fait dire, c’est que Boston était en « black-out » puis ce n’était pas vrai. Il n’y a jamais eu même un électron qui s’est gaspillé », affirme le ministre. (19)

De leurs côtés, les porte-parole de SQ continuent d’éviter de sauter trop vite aux conclusions. « Ce n’est pas un groupe qui est connu de nos services. Donc, ce n’est pas quelqu’un ou un groupe que nous connaissons. La question est de savoir aujourd’hui est-ce un canular ou autre chose ? », déclare l’agent Louis-Philippe Ruel sur les ondes de Radio-Canada. (20)

L’affaire a aussi entraîné des réactions à Hydro-Québec, qui a fait part de sa volonté à renforcer le niveau de sécurité à la grandeur de son réseau. Ce qui représente tout de même un défi de taille compte-tenu que son réseau compte 32 000 kilomètres de lignes. À elle seule, la ligne Nicolet-Des Cantons, qui fut la cible de la détonation, est longue de 1500 kilomètres et relie le nord du Québec à la Nouvelle-Angleterre.

Si cette affaire indispose le gouvernement du Québec, il n’en demeure pas moins que la revendication de l’IRI a été instrumentalisée à des fins politiques pour servir un agenda qui semble être bien différent du leur. Car cet attentat arrive à point nommé pour les opposants à la décision de la GRC de fermer neuf de ses vingt-trois détachements au Québec, incluant trois situés dans la région de l’Estrie, soit ceux de Coaticook, de Granby et du Lac-Mégantic.

Cette décision du commandant de la GRC au Québec, Pierre-Yves Borduas, avait été annoncée à peine deux mois et demi plus tôt, en septembre 2004. Elle avait aussitôt suscité une levée de boucliers dans le monde politique estrien, mais aussi chez les élus municipaux et fédéraux des autres régions touchés par les fermetures. Les maires des neuf municipalités concernées n’ont d’ailleurs pas tardés à former un front commun dans le but de faire renverser de forcer la GRC à faire marche arrière. (21)

La décision provoque aussi un vent de grogne au sein des rangs des policiers eux-mêmes. Ainsi, l’Association de la police montée du Québec, qui agit en tant que syndicat officieux des membres de la GRC, dénonce les fermetures en affirmant qu’elles laisseront le champ libre au crime organisé dans les régions affectées. L’Association est même allée jusqu’à demander à Ottawa de tenir une enquête afin de faire toute la lumière dans cet épineux dossier. (22)

Cette intervention a ensuite été suivie d’un point de presse réunissant les plus importants syndicats policiers du Québec. À cette occasion, le président de l’Association des membres de la police montée du Québec, Gaétan Delisle, avait à ses côtés les principaux dirigeants de la Fédération des policiers municipaux (FPMQ), de l’Association des policiers provinciaux (APPQ) et de la Fraternité des policiers de Montréal (FPPM). (23)

« Ces fermetures laissent plus de 100 petites routes frontalières sans surveillance active du côté canadien. Ça n’a pas de sens, surtout quand on connaît la pression des Américains dans ces régions », a déploré le sergent Delisle. Mais ces arguments sont restés sans effet sur la hiérarchie de la GRC, qui continue de dépeindre sa décision controversée comme un simple redéploiement de ses effectifs au Québec.

Ce qui n’empêche pas les neuf maires de persévérer dans leur lobbying. C’est ainsi qu’ils obtiennent d’être entendus devant le Comité permanent de la justice, des droits de la personne, de la sécurité publique et de la protection civile de la Chambre des communes, à Ottawa, le 7 décembre 2004.

Le timing a voulu que la nouvelle de l’attentat à l’explosif contre le pylône d’Hydro-Québec se retrouve à la une de La Presse moins de vingt-quatre heures avant la comparution des maires du front commun devant le comité parlementaire fédéral. À partir du moment où elle est revendiquée, la tentative de sabotage contre le pylône vient de fournir un argument de poids aux opposants aux fermetures des neuf détachements de la GRC.

Après tout, si la rhétorique tournant autour des impératifs de la lutte au crime organisé et des inquiétudes des États-Unis à l’égard de la protection de la frontière canado-américaine n’a pas sû faire fléchir les têtes dirigeantes de la GRC, peut-être alors que l’argument de la sécurité nationale et de la lutte au terrorisme aura-t-il de meilleures chances de succès ?

Le maire de Coaticook, André Langevin, ne s’est d’ailleurs pas privé de brandir la menace que fait peser cet incident au cours d’un entretien avec le quotidien La Tribune, de Sherbrooke. (24) « Il n’y a pas encore de preuve confirmée mais les perquisitions policières dans des salles de presse démontrent que ce message anonyme n’est pas traité à la légère par les autorités. Comment peut-on se préoccuper de la sécurité nationale et, en même temps, songer à laisser des régions frontalières comme la nôtre à découvert, sans protection par la GRC ? Il faudra que quelqu’un, à Ottawa, m’explique cette logique », a déclaré le maire Langevin, dont la ville se trouve à une quinzaine de kilomètres du pylône endommagé.

Lorsqu’il se présente devant le comité parlementaire, le maire Langevin a d’ailleurs en sa possession plusieurs exemplaires de La Tribune traitant de l’attentat contre le pylône. « Des députés m’ont dit que c’était un argument de poids, un exemple convaincant que la GRC doit rester présente dans nos milieux. Ce serait envoyer un très mauvais message à nos voisins américains de ne pas se préoccuper de choses qui ne sont pas que des scénarios hypothétiques mais bel et bien des faits », confie-t-il à La Tribune. (25)

Après leur passage à Ottawa, les maires s’entendent pour dire qu’ils ont marqués des points et que leur message à frappé des cordes sensibles. Le comité parlementaire leur donne d’ailleurs rapidement raison puisque son rapport, qui est déposé quelque jours plus tard, recommande au gouvernement fédéral de maintenir les neuf détachements menacés de fermeture. (26)

Cela étant, il reste que le dernier mot appartient à la GRC dans ce dossier. Au début de l’année suivante, on apprend que la police fédérale décide de passer outre le front commun des neuf maires et des recommandations du comité parlementaire et d’aller de l’avant avec la fermeture des neuf détachements.

Pour en revenir à l’Initiative de Résistance Internationaliste, il demeure que les auteurs de l’attentat contre le pylône n’ont jamais été appréhendés. Mais cela n’est pas surprenant outre-mesure quand on connaît la vitesse de tortue avec l’enquête policière semble avoir été menée. Ainsi, pour des raisons restées obscures, les policiers attendent jusqu’au mois de juin 2005, soit plus de sept mois après l’incident, avant d’aller interroger les résidants de Saint-Herménégilde sur cette affaire. (27)

Notons d’ailleurs qu’à ce moment-là, la SQ n’est plus le seul corps policier à enquêter dans ce dossier. En effet, l’escouade mixte qui a établi son unité mobile au coeur de Saint-Herménégilde est composée d’enquêteurs provenant de la SQ que de la GRC et du SPVM.

Cette soudaine présence policière ne passe d’ailleurs pas inaperçue chez les habitants de cette petite localité de l’Estrie. « Je me demandais ce que les policiers faisaient là. Je trouve qu’ils ont pris beaucoup de temps avant de faire quelque chose concernant le pylône. Il serait surprenant qu’ils trouvent d’autres informations. La plupart des personnes pensaient qu’ils étaient ici pour la drogue », affirme à La Tribune le maître-poste de Saint-Herménégilde, Sylvie Raymond.

Toutefois, l’Initiative de Résistance Internationaliste fait encore parler d’elle au mois d’août 2006, lorsqu’elle revendique la destruction de la voiture de Carol Montreuil, le vice-président de l’Institut canadien des produits pétroliers et principal porte-parole québécois de l’industrie pétrolière. Sa voiture a explosée et pris feu devant sa maison, en banlieue nord de Montréal. (28)

Le principal intéressé avait d’abord cru à une explosion accidentelle, jusqu’à ce qu’un courriel de revendication soit envoyé à plusieurs salles de rédaction dans le monde, dont la BBC et Al-Jazira. Dans son communiqué, l’IRI affirme que son geste doit être interprétée comme étant une « réponse aux innombrables exactions perpétrées par les pétrolières voraces que sont Esso, Shell et Petro-Canada et tous leurs mercenaires qui se chargent de nous tenir à leur merci ».

« Par cette opération, nous affichons concrètement notre refus d’être les témoins passifs du saccage et du pillage des ressources au profit de l’empire états-unien », pousuit le communiqué de l’IRI. « Nous refusons qu’on nous réduise à être de dociles consommateur-trice-s qu’on vole impunément, ou encore de pacifiques contribuables finançant une armée impérialiste. »

Enfin, le geste de l’IRI se veut aussi une dénonciation de la flambée des prix de l’essence, dont Montreuil s’était apparemment fait l’apologiste. « Dans leur soif d’accroître leurs profits astronomiques, les pétrolières (intégrées) et leurs agents manoeuvrent sans aucune contrainte et avec la bénédiction des États assujettis. La poussée des prix de l’essence, qu’on subit par l’augmentation des prix de l’ensemble des denrées de base, fait de nous des proies de leurs machinations dont nous ne sommes pourtant pas dupes », lit-on.

Notons que l’impact médiatique de cette deuxième action directe revendiquée par l’IRI est demeuré plutôt modeste. D’abord, l’attentat est survenu au beau milieu de l’été, une saison creuse sur le plan médiatique. Ensuite, parce que la SQ a pris un bon deux semaines avant de confirmer que l’explosion n’était pas accidentelle, mais bien le résultat d’un geste délibéré. (29)

Sources :

(1) http://www.anarkhia.org/article.php ?sid=2146&mode=thread&order=0&thold=0 (2) La Presse, « Un groupe revendique l’incendie de six voitures de police », Catherine Handfield, 17 mars 2008, p. A14. (3) La Presse, « Groupes anarchistes : des ordinateurs d’un hébergeur informatique saisis », Caroline Touzin, 20 mars 2008. (4) Le Devoir, « Le français ne se défend pas avec des bombes, dit Louise Beaudoin », Kathleen Lévesque, 19 septembre 2000, p. A4. (5) La Presse, « Perquisition policière à La Presse -- Les policiers cherchaient des renseignements sur la Brigade d’autodéfense du français », Éric Trottier, 23 septembre 2000, p. A3. (6) La Presse Canadienne, « Début d’incendie ou liquide inflammable dans trois Second Cup », Lia Levesque, 6 octobre 2000. (7) Le Devoir, « L’élite souverainiste condamne l’attentat contre Second Cup », Brian Myles et François Cardinal, 7 octobre 2000, p. A3. (8) La Presse, « Mathieu pris en filature au lendemain des attentats contre les Second Cup », André Duchesne, 5 juin 2001, p. E3. (9) La Presse, « La police croit avoir arrêté le cerveau de la BAF », Christiane Desjardins et Martine Roux, 21 octobre 2000, p. A1. (10) La Presse, « L’accusé contre-interroge lui-même un policier », Christiane Desjardins, 15 juin 2001, p. E2. (11) La Presse Canadienne, « Aucune preuve ne permet de relier Rhéal Mathieu à l’attentat, dit la défense », 27 juin 2001. (12) La Presse Canadienne, « Les colis retrouvés dans l’Est de Montréal ne contenaient pas d’explosifs », Karine Fortin, 5 janvier 2004. (13) La Presse, « Six colis suspects déposés dans les quartiers Hochelaga-Maisonneuve et Centre-Sud », François Cardinal, 6 janvier 2004, p. A9. (14) La Presse, « Nouvelle fausse alerte aux colis piégés », Sébastien Rodrigue, 8 janvier 2004, p. A11. (15) La Presse, « Le présumé responsable des colis suspects épinglé », Tristan Péloquin, 17 janvier 2004, p. A12. (16) Le Devoir, « Arrêté, le poseur de fausses bombes reconnaît sa faute », Brian Myles, 17 janvier 2004, p. A5. (17) La Presse, « Pylône d’Hydro endommagé en Estrie -- Sabotage ou canular ? », Émilie Côté, 6 décembre 2004, p. A1. (18) La Presse, « Un café Internet a servi de relais aux médias », Hélène Baril et Caroline Touzin, 9 décembre 2004, p. A6. (19) La Presse Canadienne, « Pylône endommagé : Jacques Chagnon confirme l’utilisation d’explosifs », 6 décembre 2004. (20) Le Téléjournal, 6 décembre 2004. (21) Le Soleil, « Fermeture des bureaux de la GRC au Québec -- Vers un front commun des maires », Marc Larouche, 4 octobre 2004, p. A8. (22) La Voix de l’Est, « Les policiers québécois de la GRC réclament une enquête », 6 octobre 2004, p. 8. (23) La Presse, « Les policiers dénoncent la fermeture de neuf postes de la GRC au Québec », André Cédilot, 28 octobre 2004, p. A14. (24) La Tribune, « La sécurité, un argument de persuasion -- Le maire Langevin prend au sérieux l’acte de sabotage », Luc Larochelle, 7 décembre 2004, p. A1. (25) La Tribune, « Les maires estiment avoir gagné des points », Luc Larochelle, 8 décembre 2004, p. A7. (26) La Voix de l’Est, « Une victoire de plus pour les élus », Isabel Authier, 11 décembre 2004, p. 6. (27) La Tribune, « Blitz policier à Saint-Herménégilde -- Des enquêteurs ont interrogé des résidants sur l’attentat contre un pylône d’Hydro-Québec », René-Charles Quirion, 16 juin 2005, p. A5. (28) La Presse, « Un groupe s’en prend au porte-parole québécois de l’industrie pétrolière », Hélène Baril, 8 août 2006. (29) La Presse Canadienne, « L’explosion de la voiture de M. Montreuil était bien un acte criminel », 17 août 2006.

Author : Alexandre Popovic

Sources : http://www.cmaq.net/fr/node/29513

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