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A La Courneuve, jeunes et policiers se disputent le "territoire"
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A La Courneuve, jeunes et policiers se disputent le "territoire"

LE MONDE | 29.06.05 | 13h41 L’œuf est tombé avec précision sur le toit de la voiture. La patrouille de la brigade anticriminalité (BAC) roulait au ralenti dans la cité des 4 000, à La Courneuve (Seine-Saint-Denis). Le soleil tapait fort, 13 heures avaient sonné et aucun lanceur n’a revendiqué son jet victorieux depuis les étages supérieurs de la barre HLM. C’est tout près de là qu’est mort Sidi-Ahmed, 11 ans, lors d’un règlement de comptes entre deux familles, dimanche 19 juin. Le ministre de l’intérieur, Nicolas Sarkozy, devait revenir en visite dans la commune, jeudi 30 juin.

Surpris par le projectile, Erwan K., Olivier K. et Norman S. sont sortis immédiatement de la voiture pour constater les dégâts et jeter un regard périphérique. Rien de grave. Ça aurait pu être une pierre, ou une boule de pétanque, comme celle tombée sur un car de CRS, la semaine passée. En ce mardi 28, les policiers en sont quittes pour rincer la voiture au jet, une fois revenus au commissariat après avoir laissé derrière eux les palissades ornées de tags d’insultes à l’égard des forces de l’ordre, personnalisées ou collectives : "Brice, anfant de salope" (sic), "4 000 anti keuf" et autres.

A la mi-mai, trois îlotiers venus apporter une convocation dans la barre voisine ont reçu des projectiles lancés par un groupe de jeunes. Ils ont dû se réfugier dans le hall, en attendant les renforts. En octobre, le commissariat a été visé par deux cocktails Molotov, en réponse à l’arrestation d’un homme de la barre Balzac en possession d’un kilogramme de cannabis.

A force de patrouiller, les trois policiers connaissent tous les délinquants du quartier, les vieux de 25 ans comme la nouvelle génération, celle des 12-13 ans, si pressée d’en découdre, de gagner quelques euros en faisant le guet pendant que les aînés trafiquent, de passer de l’âge tendre à la cour des durs. En raison de ses origines familiales, le gardien de la paix Olivier K., 25 ans, a même droit à un surnom, l’Italien. Et à un message crâneur, écrit au 20 de la barre Balzac, là où est mort Sidi-Ahmed : "Recherche tueur pour l’Italien 10 000 euros" .

Ici, paraît-il, le film culte des petits caïds du quartier n’est plus Scarface , le chef-d’oeuvre de Brian de Palma, mais La Cité de dieu , l’histoire d’une favela de Rio de Janeiro gangrenée par les trafics de drogue et la guerre des gangs.

Le plus souvent, les interventions de la BAC concernent de petits larcins ou même des feux rouges grillés. Il s’agit d’affirmer la présence policière sur le terrain, entre ces barres grises. Un travail pénible, conflictuel, suscitant parfois des frustrations chez les fonctionnaires. Notamment celle de circuler à bord d’une voiture prêtée au commissariat à l’occasion du salon du Bourget, tandis que certains jeunes paradent dans des voitures aux couleurs criantes, au prix copieux.

Dans les jours qui ont suivi la mort de Sidi-Ahmed, marqués par une descente policière à grand spectacle, les habitants ont plus volontiers pris leur téléphone pour signaler des incidents au commissariat. Et puis la ronde des scooters pétaradants a repris, les groupes agglutinés au pied des barres ont retrouvé leur place. "Les jeunes nous testent en permanence, ils pensent que le territoire leur appartient. Si la justice calmait immédiatement les mineurs, peut-être qu’ils recommenceraient moins volontiers", explique Erwan K., 28 ans, l’aîné de la patrouille.

Une antenne de police doit bientôt ouvrir près de Balzac. La lumière ne pénètre pas dans les futurs locaux. Aucune fenêtre n’a été construite, tout juste des meurtrières, pour éviter les projectiles. Les locaux initialement prévus ont été incendiés. "Avec 20 policiers de plus, qui patrouilleraient régulièrement à pied, on aurait quelques mois d’affrontement difficiles, puis le calme s’installerait", argumente Norman S.

En 2004, seize policiers de la circonscription ont été blessés ­ la plupart légèrement ­ dans des faits de violences urbaines. Ce que les statistiques ne mesurent pas, c’est aussi la tension ressentie par les jeunes recrues, arrivées de province et projetées dans ce monde aux codes particuliers. Pourtant, les aînés le disent : les 4 000, c’était pire avant.

Dans ce contexte délicat, la sortie du ministre de l’intérieur, Nicolas Sarkozy, sur le nettoyage "au Karcher" de la cité des 4 000 a été reçue favorablement. "Il faut des phrases chocs pour une réalité grave. C’est la mort du gamin, et pas la phrase, qui devrait émouvoir les gens" , assure Erwan. Pour ces policiers de terrain, parler de noyau dur de la délinquance a un sens. Ils estiment qu’une trentaine de jeunes sont au coeur des trafics et des agressions commis à La Courneuve. Leur neutralisation dissuaderait les suiveurs. Peut-être. "Vous croyez que le type qui gagne 2 000 ou 3 000 euros par mois en dealant et qui part un mois en vacances dans les îles a envie de se réinsérer, comme on dit ?" , demande Erwan.

Le commissaire principal Raymond Darriet, qui dirige les 150 policiers de la circonscription de La Courneuve, est gascon. Et philosophe, tendance placide. Les cités sensibles comme les 4 000 ou les Cosmonautes, de l’autre côté de la route nationale, ne sont pas, pour lui, synonymes d’affrontements quotidiens et d’espaces de non-droit. "La plupart du temps, il ne se passe rien, mais ça peut déraper en quelques secondes" , soupire-t-il.

La question du noyau dur de la délinquance, il y croit à moitié : "S’il existe, il n’est pas aussi structuré qu’on l’imagine. L’homme de la rue comprend l’image du noyau. Mais le technicien, lui, sait que les choses ne sont pas si simples, dans un Etat de droit. Il faut apporter des preuves, bâtir des procédures, pour écarter les fauteurs de troubles." Quitte à les voir réapparaître au bout de quelques mois.

Ayant l’expérience de la police judiciaire et de la sécurité publique, le commissaire Darriet mesure l’importance des récidivistes dans la délinquance. A l’époque où il travaillait à la PJ parisienne, il avait interpellé un homme, blessé par une prostituée qu’il tentait de dépouiller. "Il avait déjà 110 infractions à son palmarès" , se souvient-il. Les 4 000, aussi, recèlent quelques cas de ce genre. "Un type du quartier, récemment condamné à trois mois fermes et placé à Fresnes, avait 37 antécédents , souligne Jean-Marc Vidal, chef de la brigade de sécurité urbaine. Ce genre de personnes s’enhardit avec le temps. On travaille, on travaille, mais s’ils ressortent aussi sec, ça ne sert à rien. C’est un coup d’épée dans l’eau."

Piotr Smolar

Sources : Article paru dans l’édition du Monde du 30.06.05

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