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Italie : les anarchistes et la justice - audience du procès NoTav du 7 juin à Turin
(Le 19 juin 2013)

[Depuis le 6 juillet 2012 devant le tribunal de Turin, se déroule le procès contre 46 inculpés pour des affrontements en Val Susa, concernant la période du 27 juin (expulsion du campement de la Maddalena) et du 3 juillet 2011 (tentative de reprise du camp). Maurizio et Alessio sont sortis en décembre 2012 (après un an de préventive) pour être assignés à résidence, idem pour Juan depuis juillet 2012 (après 5 mois de préventive). Les deux premiers avaient été incarcérés lors de la série de perquisition du 26 janvier 2012, et tous trois avaient déjà signé une lettre commune au début du procès, où ils exprimaient pourquoi ils refusaient d’être défendus par des avocats : "parce que nous pensons ne devoir nous défendre de rien et de personne, parce que nous voulons attaquer l’Etat et la société avec son monopole de la violence" (la lire ici). Quant à Marta, elle avait été arrêtée directement en Val Susa lors des affrontements de juillet 2011.]

Traduit de l’italien de contra-info, June 19th, 2013

L’audience d’aujourd’hui 7 juin a été intéressante à plus d’un titre. Huit "inculpéEs" étaient dans la salle. Juste après l’appel des présents, trois d’entre nous ont déclaré, chacun avec ses propres mots, notre refus de nous reconnaître dans ce tribunal et ce procès, avant de révoquer l’avocat que nous avions désigné lors de notre arrestation puis incarcération. Le tribunal s’est immédiatement retiré dans la chambre du conseil pour trouver un avocat et lui confier la défense des trois compagnonNEs qui avaient fait cette révocation. Le procès a repris environ une heure et demie plus tard, avec un commis d’office. Nous avons repris la parole pour répéter que nous nous défendrons nous-mêmes, et que nous ne reconnaissions donc pas le commis d’office, qui a demandé des délais pour étudier le dossier, etc. ; le tribunal lui a donné dix jours.
Décidée à poursuivre l’audience à tout prix, la cour a alors donné mandat aux avocats révoqués pour nous "assister" le temps de cette audience. Les avocats ont tenté de refuser ce mandat en faisant notamment référence à la législation européenne qui prévoit l’ "autodéfense". Une tambouille évidente, "un embarras tangible" comme l’ont déclaré les avocats. Les procureurs sont intervenus pour préciser que la loi italienne ne reconnaît pas l’autodéfense, et que la "défense technique par un avocat est donc inévitable... que la norme européenne a été reconnue en Italie ces dernières décennies, concédant à l’inculpé la possibilité de faire une ’déclaration spontanée’ ". La cour s’est aussi retranchée derrière ces arguments, réussissant à finir sa journée.
La prochaine audience, renvoyée au 21 juin, vu le délai de 10 jours accordé à l’avocat commis d’office, se déroulera comme celle-ci dans la salle-bunker à côté de la prison turinoise des Vallette.


Voici les déclarations de Mau, Marta et Juan lues à l’audience

"Je révoque l’avocat que j’ai désigné lors de l’arrestation. Vous en nommerez d’autres, c’est clair, mais ils parleront pour vous, au grand jamais pour moi ! Ce procès et ce tribunal font partie de l’Etat qui, je l’ai vu de mes propres yeux, est en train de saccager le val Clarea en Val Susa. Pour moi, ce qui parle ici, ce sont les luttes qui portent un monde contre vos dévastations sociales et environnementales. Ce qui parle ici pour moi, ce sont les mouvements dans lesquels je vis et auxquels je m’identifie ici comme ailleurs".
Mau

[Marta a été arrêtée le 3 juillet 2011 dans le bois où s’est déroulée la résistance NoTav]

"Le procès contre les NoTav qui ont combattu pour résister à l’expulsion de la Libre République de la Maddalena, et contre ceux qui ont tenté de la reprendre le 3 juillet, se déroule depuis désormais plus d’un an dans les sordides salles du tribunal de Turin et maintenant dans la salle-bunker encore plus sordide de la prison des Vallette. Dans cet environnement froid et malsain, mais avec la complicité de deux autres compagnons, Maurizio et Juan, j’ai révoqué mon avocat le 7 juin 2013, lisant dans le tribunal la déclaration suivante (même si je n’ai pas vraiment pu la lire en entier, parce que le juge a commencé à se chauffer au mot "lutte") :
Je suis aujourd’hui ici dans cette salle pour signifier la révocation de l’avocat, parce que je ne souhaite pas être défendue et que je refuse toute accusation. Je revendique entièrement les journées du 27 juin et du 3 juillet : j’y étais pour m’opposer au moindre mécanisme de ce système techno-industriel qui nous assujettit chaque jour, nous transforme et nous tue.
Je n’entend pas légitimer ce procès, qui veut sanctionner la lutte pour la paralyser et la détruire ; les procès servent uniquement à établir vos pouvoirs, et certainement pas à établir la vérité. La lutte NoTav ne se réduit pas à des lois, la réalité n’est pas dans ce tribunal, elle ne se nourrit pas d’inventions coercitives comme vos lois.
Je suis et je continuerais d’être présente dans la vallée pour arrêter le TAV, comme le font chaque jour des compagnonnes et des compagnons de partout, qui refusent avec détermination le TAV, vos jugements et vos lois."
Marta Bifani

"J’ai décidé de révoquer tout avocat parce que je ne veux pas faire partie de ce petit théâtre judiciaire et étatique que je refuse, et dont je ne fais pas partie."
Juan


Quelques réflexions
Pourquoi je révoque les avocats

Après les critiques de certains compagnons, je pense qu’il important de répondre.

Les motifs qui m’ont poussé à décider de ne pas me prévaloir des avocats dans le procès des affrontements en Val Susa sont les suivants : après une discussion et des réflexions menées avec Alessio, Maurizio et Marta, parce qu’à ce moment-là c’était ceux avec lesquels je pouvais me confronter directement et parce que nous nous sommes tout de suite bien entendus, j’ai pensé et senti que cela donnerait un élan à mon moral et aux gens qui luttent dehors ; un moyen de me donner du courage et de nous donner du courage pour aller de l’avant. Voilà ma perception. C’est ce que veux tenter de retransmettre, sans savoir si j’y parviendrais.

Après avoir expérimenté sur ma propre peau les relations imposées par des tribunaux, j’ai décidé de ne pas me prévaloir de la défense d’un avocat pour tenter de ne pas participer à de tels rapports sociaux, pour tenter de les réfuter et de les attaquer, et de déserter le théâtre de la Justice.

Il s’agit aussi d’une manière de refuser le pouvoir : refuser de donner ses papiers ; refuser de faire le service militaire ; les esclaves qui refusent de travailler ; une vallée qui refuse de laisser passer un train ; le refus de baisser son pantalon lors d’une des nombreuses fouilles devant les matons. Toutes sont des ruptures avec le monde des rapports imposés.

Ils imposeront certainement leurs règles et mon refus pourra tomber dans le vide, mais je veux quand même tenter de ne pas jouer leur jeu.

Lorsqu’on refuse le théâtre judiciaire, la méthode ou le moyen utilisés ne sont pas pour moi le procès, parce que le procès est la situation imposée avec force par l’Etat. Le procès n’est pas le moyen de lutte, c’est le refus de l’autorité qui est le moyen ou la méthode, conçus comme action ou rupture, même avec leurs grandes limites. Le but est de tenter de délégitimer l’autorité et son appareil, c’est de mettre en branle ma force, bien qu’elle soit microscopique par rapport à celle de l’Etat et de la société. Une force toujours utilisée par moi-même, sans intermédiaires, qui refuse les rôles fictifs et la délégation, et envisage la lutte directe avec ses propres forces et ses propres revendications avec les personnes qui les font leurs et tentent d’élargir des espaces de "liberté" et d’autonomie sans intermédiaires, à travers le refus et d’autres méthodes que chacun pense nécessaires.

Je pense que le "refus" est un des moyens de lutte qu’un prisonnier ou tout autre personne peut mettre en pratique, un acte "cohérent" dans un parcours d’auto-organisation, de non-reconnaissance de l’Etat et de la société qui crée tout ce qui nous environne, dont le Tav.

Toutes ces réflexions sont le fruit de la discussion avec mes amis et d’un parcours de lutte personnel dont fait aussi partie le Val Susa, mais pas seulement, et qui n’est ni plus ni moins important que d’autres expériences. Je tiens à dire quelque chose d’autre : lors de ces réflexions dans la cage du tribunal, pendant que le juge et le procureur parlaient, nous nous sommes réappropriés ce temps pour le faire nôtre, pour nous confronter, pour discuter, prendre des décisions. Ces moments ont réchauffé nos esprits. A travers ce choix d’action et de lutte, comme à d’autres moments que j’ai vécu en val Clarea, à Chiomonte, à Venaus ou sur le pont du Seghino ou encore dans les ruelles de Gênes ou dans les rues en général ou encore dans une cellule infâme, nous nous sommes réappropriés nos existences. Tenter d’exprimer à chaque fois le refus de l’autorité par la lutte et des moyens différents, et affronter de cette manière le procès est, je pense, la continuation de la lutte et pas quelque chose de séparé. Certes, la lutte se mène dans la rue, mais lorsque tu es contraint de rester dans certaines situations, même dans ces situations-là tu peux aussi trouver des manières de lutter si tu le veux.

Pour en revenir au procès, je pense que les choix de presque tous les autres inculpés sont fiers et portent en eux la volonté de continuer à lutter. Je ne pense donc pas que le choix de refuser d’avoir un avocat puisse créer des séparations avec ceux qui ont décidé d’avoir une défense ou entre ceux qui sont dehors et dedans. Pour moi, la richesse de la lutte, avec toutes ses contradictions, est formée par l’hétérogénéité et la diversité des individus et des groupes qui s’auto-organisent de manière autonome avec des moyens, des manières et des choix différents. Je ne vois pas pourquoi dans cette situation de procès il en irait différemment. Le choix que j’ai fait n’est pas uniquement né de réflexions et d’évaluations, mais surtout en écoutant ce que j’ai dans le coeur, comme je l’ai toujours fait dans la vallée et partout où j’ai été.

Je sais que mon choix pourrait aussi être erroné. J’ai des doutes. Je pense que c’est un choix important, et c’est aussi pour cela que j’ai envie d’en discuter...

Juan

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