Expulsion du Brankard à Lille


LILLE, 5 SEPTEMBRE 2004. C’est la grande Braderie. Des centaines de milliers de personnes s’entassent dans les rues de Lille en quête de moule frites et de bonnes affaires. La veille, le Brankard, bâtisse squattée 11 mois plus tôt et expulsée le 13 août, est de nouveau occupée de façon très visible. Penser que les milliers de flics, vigiles et autres pompiers présents pour gérer la populace auraient d’autres priorités que celle de nous déloger fut une erreur de calcul. Avant son expulsion à la miaoût, le Brankard avait réussi à relancer sur Lille une dynamique de squats d’activités qui ne plaisait guère à son propriétaire, la mairie, plus encline à favoriser une spéculation à tous crins dans ce quartier ouvrier en pleine restructuration. En plus de fournir un logement à des squatterEs n’ayant de toute façon d’autres alternatives à part moisir sur les listes d’attente des grosses barres de béton ou rester bouche bée devant l’explosion du prix des loyers, le Brankard a proposé une large série d’activités et de soirées (projection vidéo, restaurant vegan, infoshop, atelier boxe/self-défense, concerts etc.) renouant avec une tradition d’espace libre et de convivialité un peu mise à mal depuis 2 années.

Nous n’insisterons jamais assez sur le fait que proposer des activités dans des lieux libres à l’heure de l’inauguration de Lille 2004, de la transformation des quartiers populaires en temple de la consommation pour cadres dynamiques faisait plus que jamais tâche dans le décor. La capitale européenne de la culture reconnue et branchouillarde avait d’ailleurs signifié aux squatterEs dès les premiers jours que Lille 2004 ne laisserait aucune place aux occupant-e-s sans droits ni titre (ni convention, ni accord etc.). La procédure éclair s’était en effet déroulée en référé et la baraque était expulsable 6 jours après son ouverture. Précisons tout de même que le dialogue avec les propriétaires ou la myriade de patrouilles policières venues frapper à notre porte a toujours été clairement refusé, que l’idée de régulariser notre présence dans les lieux ne nous a jamais effleuré l’esprit, et que ces choix, n’en déplaise aux squatterEs légalistes, n’ont probablement pas eu d’impact sur la longévité du lieu.

Le samedi 4 septembre, moins de 3 semaines après la première expulsion, la maison est reprise en main au grand jour. La porte est ouverte et la joyeuse bande s’affaire à claquer des banderoles loquaces sur la façade, à remettre l’électricité, à barricader le plus efficacement possible et à nettoyer une maison souillée par le précédent passage des policiers. Le lendemain, en fin d’aprèsmidi, lorsque s’amorce doucement la dispersion de la Grande Braderie, les municipaux viennent zoner devant la maison, tâter le terrain en vue de l’arrivée massive et imminente des CRS, des inspecteurs, de la police nationale et de la BAC. Rien que ça, mais c’est pas tout. Il aura fallu une demi-heure pour que la porte cède, et c’est non moins qu’un camion de la fourrière qui aura été nécessaire pour la défoncer, piloté par une ordure ultra zélée dont ce n’est pas le boulot. Nouvel exemple de la fameuse solidarité de classe, triste humanité…

Entre temps, les occupant-e-s se sont barricadé-e-s dans le grenier, et 3 autres sont monté-e-s sur le toit. Les habitant-e-s de la rue sont présents en force et soutiennent les occupant-e-s. C’est rassurant de voir qu’ils ne se seront pas arrêtés à une paire de soirées bruyantes pour porter contre nous un jugement sans appel. Durant les 11 mois d’existence du Brankard, la volonté de faire corps avec le quartier et
ses habitant-e-s ne se sera jamais vraiment vérifiée dans la réalité.

Les policiers se précipitent un peu excités dans le bâtiment une fois la porte détruite, et embarquent les occupant-e-s du grenier. Reste les 3 sur le toit. Les flics peuvent rien faire, les pompiers non plus. Se succèdent des heures de tentatives de négociations avec des représentants de la mairie, un commissaire (inspecteur Flash), un adjoint au maire en charge du logement, le chef de la BAC, les pompiers machos. Les squatterEs exigent de voir Martine (Aubry) dans le chéneau, elle ne nous fera même pas l’honneur de se déplacer. On notera que la bouffonne, après la claque des J.O.1 et une tentative de sauver l’honneur par la tenue de Lille 2004, a décrété que 2005 serait à Lille l’année de la solidarité… pour les bobos et les yuppies certainement, mais sûrement pas pour les sans-papiers régulièrement matraqués, pour les sans logis écartés des zones de consommation ou pour le reste de la faune urbaine.

Après plusieurs heures, c’est finalement le GIPN qui délogera les forcenés. Cagoules, gros muscles, grappins… ils se croient à un détournement d’avion, et le toit est rapidement vidé. Direction le central pour les 3 restant-e-s. Les gardés à vue sortiront finalement le lendemain vers midi, suite à un petit rassemblement qui aura fait lâcher les nerfs de la poulaille rudement mis à l’épreuve la veille. Les pompiers collabos se remontreront pour embarquer un policier dont l’irascibilité lui aura valu un pain dans la gueule… effet domino, nos esclaffades nous auront valu une vindicte policière concrétisée par une charge aussi soudaine que prévisible, qui marquera la fin définitive de l’épisode Brankard.
Pour finir, précisons que plusieurs autres lieux avaient ouvert et continuent de s’ouvrir, et qu’ils existent toujours pour la plupart. En 2004, nous sommes donc toujours là !!!

(1) Lille 2004 n’est que le lot de consolation offert à cette ville après sa vaine candidature
pour l’organisation des J.O. finalement remporté par Athènes.


[Article paru dans Vidange n°0, décembre 2004, p.11]