La Picharlerie prend racine

Le 9 mars 2007, l’audience des référés du tribunal d’instance de Florac a débouté le propriétaire de la Picharlerie de ses demandes d’expulsion et d’indemnités formulées à l’encontre des occupants du lieu, en l’occurence contre deux personnes dont les identités avaient été relevées sur place il y a deux ans. En d’autres termes, M. Dhombres - devenu propriétaire unique de la Picharlerie depuis qu’il a acquis les parts des ses co-indivisaires, en décembre 2005 – a perdu son procès.

On peut se réjouir de ce verdict. Mais les vessies ne se sont pas transformées en lanternes, ni les juges en partisans des squatters (1). Le propriétaire a perdu sur des questions de forme, les personnes assignées ayant fourni des documents justifiant d’autres domicile / domiciliation. C’est déjà peu commun : bien souvent les juges ne s’encombrent pas de tels scrupules de forme pour prononcer l’expulsion. Cependant, il ne fut pas question du fond de l’affaire, qui se résume à ceci : l’occupation sans droit ni titres de ruines et de terres laissées à l’abandon depuis plus de soixante-dix ans, opposé aux titres de propriété, sacrés pour les garants du droit depuis la révolution d’inspiration bourgeoise de 1789 (2).

Pour les habitant-e-s de la Picharlerie, ce verdict constitue un gain de temps appréciable. Au passage, il marque opportunément les cinq années d’occupation du lieu (depuis mars-avril 2002). Mais, par les temps qui courent - de misère et de colère sociales dans les villes et les zones dites rurales, de catastrophes industrielles et « sanitaires » en tout genre (Tchernobyl, sang contaminé, marées noires à répétition, AZF, pluie d’hydrocarbures aux abords de l’étang de Berre, pollution de champs non OGM par des champs OGM, etc.)-, qui donc est encore dupe des devises affichées aux frontispices des mairies et des tribunaux, dupe du cirque des gouvernants, en particulier en cette période électorale ? La farce est amère pour un très grand nombre. Mais ceux qui ont intérêt à ce qu’elle dure se démènent pour nous la faire avaler.

Au chapitre des dernières hypocrisies, on peut citer le projet de loi sur le droit au logement opposable (DALO). S’il est un jour voté, ce cache-misère servira surtout à faire le tri entre les personnes ou familles « intégrables », et les autres qui, selon les normes en vigueur, seront jugées « irrécupérables » ou indésirables. Ceux-là seront envoyés dans les institutions prévues à cet effet (foyers pour SDF aux allures de prison, établissements psychiatriques pour les plus récalcitrants et abîmés, centres de rétention pour ceux dont les papiers ne seront pas en règle...). Les pots changent, les recettes sont les mêmes.

A l’image des centres urbains pleins de logements vides et de friches industrielles désertes, les « campagnes », et les zones de montagne en particulier, foisonnent de lieux et de terres abandonnés par leurs propriétaires, parfois depuis des dizaines d’années. C’est le cas de la Picharlerie. C’était le cas de la Carrière, maison également située sur les hauteurs de Moissac-Vallée-Française et occupée de 2001 à 2003. Son propriétaire, avec le concours actif de la mairie de Moissac, a alors fait prononcer l’expulsion contre les occupants. Depuis le départ de ces derniers, tout est rentré dans l’ordre : les bâtiments s’effondrent un peu plus après chaque pluie, les fruitiers et les terrasses sont repris par les herbes folles. Le tout est à nouveau une proie facile des flammes. C’est cet ordre-là que défendent les propriétaires et leurs plus ardents partisans, assistés du bras de la justice. Il n’y a pas d’illusion à caresser. Vivant bien loin de leurs domaines (à Paris, à Arles ou ailleurs), ils ne les foulent que pour en faire l’inventaire.

La Picharlerie n’est pas isolée. En Cévennes comme dans d’autres régions, des individus, des groupes de personnes vivent, construisent, s’organisent et luttent à leur manière pour subvenir à leurs besoins (habitat, chauffage, productions vivrières,...) et acquérir plus d’autonomie vis-à-vis du monde marchand et de ses institutions. Ils se solidarisent parfois à travers des réseaux, formels ou affinitaires, qui se retrouvent à l’occasion de chantiers, organisent projections, festivals, etc. L’occupation de lieux vacants est une facette de cette recherche d’affranchissement et de réappropriation de nos vies, mais elle n’est pas la seule. Tous ceux et celles dont les pratiques s’opposent à la bonne marche de cet ordre cynique deviennent vite la proie des autorités ou de leurs zélés hommes de main (constructions illégales, pressions policière et judiciaire, intimidations diverses et variées).

Nous savons que rien n’est acquis. Pour être confrontés depuis cinq ans à toutes sortes de rigueurs et d’obstacles (climatiques, matériels, humains...), nous connaissons le prix de chaque chose menée à bien (charpentes, bassin, jardins, etc.). Ce lieu est le fruit collectif des savoirs, des complicités et des heurts, des désirs et de la ténacité de ses occupant-e-s et de dizaines de personnes, d’ici et d’ailleurs, qui depuis cinq ans y ont participé, y ont passé du temps ou ont témoigné leur solidarité. C’est cette force-là qui nous permettra encore de résister aux adversités (judiciaires ou autres). Les habitant-e-s de la Picharlerie,

avril 2007.
lapich@no-log.org

1) Les « squatters » de terres existent depuis des siècles sur la plupart des continents : par exemple au 17ème siècle, en Angleterre, ce sont des protestants baptistes qui se soulèvent contre la dictature de Cromwell et organisent la révolution sociale des Niveleurs (les « égalitaires ») en 1646-49, puis, après leur échec, fondent une commune de squatters : les Diggers (les « bêcheux »). On peut citer aujourd’hui le mouvement des sans-terre au Brésil. Cette pratique de l’occupation sévit partout où des terres restent sans usage et où seuls quelques-uns peuvent y accéder.
2) C’est en effet à cette époque que s’accélère la formation d’une nouvelle classe de possédants qui voit dans la terre une source de profits, un capital à acquérir et exploiter. Désormais, ceux qui la détiennent très largement ne sont plus ceux qui y vivent et qui subsistaient grâce à elle. En dépit de nombreuses jacqueries, les villageois perdent progressivement l’usage commun des terres et les nombreuses coutumes qui y étaient rattachées et avaient acquis force de loi durant le Moyen Age (droit de pâture, de glanage dans les vergers, les bois, etc).