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Nous n’avons aucune préférence pour les brèves dites "politiques" qui ne s’opposent aux brèves "sociales" que pour les chantres de l’avant-garde. Nous reprenons ici ces deux catégories pour être clairs, sans les partager pour autant : la guerre sociale n’a besoin ni de sigles ni de communiqués pour exister quotidiennement et n’attend pas les projecteurs médiatiques. Les secondes demandent cependant un dépouillement régulier des journaux, notamment locaux, ou bien des témoignages directs. Elles sont donc moins nombreuses.

Une dernière précision : les journaux étant la voix des flics, les notices sourcées d’eux sont à prendre avec précaution.

NB : sauf mention contraire, les traductions et synthèses seront anonymes, appartenant donc à tous. Si nous mettons un lien, ce sera donc uniquement vers la langue d’origine du texte.

Sans "oui, mais..."
Article mis en ligne le 25 mai 2016
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« Des saloperies de voitures de flics, il en crame depuis des décennies. Et il en cramera encore. C’est ainsi et c’est tant mieux. Pour ma part, j’espère qu’une bonne âme voudra bien se décider à me saccager, à me caillasser, à me caraméliser le moteur, à me désosser et me revendre en pièces détachées, à me faire flamber, à m’épargner le terrible poids d’autres arrestations... »
Anti-terrorisme : la dépanneuse [de police] raconte !, Indy Nantes, 25 novembre 2008

Face à la révolte qui s’empare régulièrement des rues depuis plus de deux mois, un vent mauvais d’arrestations et de lynchage médiatique est en train de souffler un peu plus fort pour tenter de calmer les incontrôlables de la contestation. La figure-repoussoir du moment, construite avec délice par les gestionnaires de l’ordre et alimentée à foison par les pompiers sociaux, est bien sûr celle du fameux "casseur". Une figure mythique parfois redécoupée selon le contexte policier local en "anarchistes", "autonomes", "antifascistes", "ultra-gauchistes", "anarcho-autonomes", voire même ce bon vieux "anarcho-libertaires" qu’on croyait disparu depuis le CPE.
Interpellations d’avant-manifs, interdictions administratives, enquêtes express, perquisitions, contrôles judiciaires et incarcérations préventives ont ainsi déboulé à Nantes, Caen, Lyon, Rennes ou Paris pour enrichir une tambouille répressive déjà lourdingue lorsqu’elle se composait de notes blanches et d’instructions judiciaires, mais qui est devenue carrément indigeste depuis que l’Etat l’a agrémentée de mises en examen pour "association de malfaiteurs" (Rennes) et autres "tentative d’homicide volontaire" (Nantes, Paris). Si cela n’a rien d’étonnant dans une période où état d’urgence, guerre, contrôle et serrage de vis généralisés sont plus que jamais à l’ordre du jour, on peut néanmoins constater que ce n’est pas la peur du ridicule qui a étouffé journaflics et crapules politiques de tous bords ces derniers jours : "Daech de l’intérieur", "terroristes", "barbares" et "fascistes" ne sont que quelques uns des noms d’oiseaux qui ont volé derrière les micros pour défendre les familles des vitrines et un tas de ferraille bleu-blanc-rouge opportunément caramélisé.
Avec de tels tours de passe-passe linguistiques, on peut se demander comment le pouvoir qualifiera ses assassinats permanents de migrants aux frontières de la Méditerranée, ses bombardements "anti-terroristes" de villes entières en Syrie, ou tout simplement son empoisonnement nucléaire et industriel durables de la planète et de ses habitants. Le négligeable prix à payer pour le maintien de l’ordre des paradis de la démocratie marchande ? L’inévitable conséquence d’un monde régi par l’Etat et le capitalisme ?
Et puisqu’on en est aux mots et à leur sens vidé par le pouvoir afin de contenir et d’isoler une partie des révoltés de l’ensemble de la conflictualité sociale, disons les choses clairement : si la balayette d’un manifestant contre un CRS tentant de jouer au héros peut magiquement se transformer en une "tentative de meurtre" sous la plume d’un larbin de l’autorité, il y a fort à parier que le dictionnaire ne sera d’aucune utilité à ce dernier lorsqu’un sbire subira un accident du travail définitif, comme ce fut par exemple le cas lors d’une manifestation de chômeurs à Feriana (Kasserine, Tunisie) le 20 janvier dernier.

Face au choeur assourdissant des porte-parole de la domination, le fameux Tout le monde déteste la police !, un des slogans le plus chanté, gueulé, clamé et scandé ces derniers temps par des dizaines de milliers de personnes à travers tout le pays, semble désormais avoir un peu de plomb dans l’aile.
Non non, pas du flash ball dans la tronche ou de la grenade de désencerclement dans les pattes comme il en pleut dru à chaque manif, juste un peu de plomb. De ce petit plomb calibre 12, modèle Fini la récré, qui frappe en vol tout élan potentiellement subversif, tout battement d’ailes qui sort du dressage scolaire, de l’exploitation salariée ou de l’abrutissement sur écran. Ces mêmes ailes qui ont (re)donné à beaucoup le goût d’aller explorer l’inconnu au-delà de l’horizon d’un terne présent ; celles dont la matière est faite de rages brûlantes, de rêves de destruction, et d’un absolu sans dirigeants ni dirigés ; celles, qui sait ?, d’un monde complètement différent, c’est-à-dire d’un monde notamment débarrassé de toute police.
Car qu’on le veuille ou non, qu’on le trouve trop réducteur, démagogique, voire carrément contre-révolutionnaire comme l’éditeur du Comité Invisible, le slogan Tout le monde déteste la police ! était parvenu ces derniers temps à reléguer au second plan non seulement toute amélioration de la loi travail, mais aussi son prédécesseur en la matière, le très descriptif Flics, porcs, assassins ! présent depuis l’assassinat d’Alexis à Athènes en décembre 2008, sans même parler de son populaire ancêtre qui filait déjà la métaphore animalière sans chichis inutiles : Mort aux vaches ! Certes, les attaques de vitrines commerçantes, les pillages de Franprix ou de Go Sport, les barricades enflammées, les comicos, mairies, banques et locaux du PS transpercés, les gares saccagées ou envahies, tous ces rails de trams, ces carrefours et ces rocades bloquées ont également et largement exprimé une colère qui a su dépasser les rituels affrontements avec la police, tout en ouvrant un espace hétérogène et autrement plus riche en possibilités. Pourtant, c’est l’incendie à Paris le 18 mai d’une voiture de flics lors d’une manif sauvage, non loin d’un rassemblement de syndicalistes pas rôtis et pas contents, qui a relancé l’hallali contre les "méchants casseurs" le temps d’un week-end.

Du plomb dans l’aile disait-on, parce qu’en se transformant de sentiment en action, de détestation en attaque, d’incantation qui rassure en réalité qui peut faire mal (des deux côtés), le fameux slogan chanté sur tous les tons a pris la cruelle dimension de l’existant et de sa machine à punir : celle de la guerre sociale. Que les deux flics aient pu ressortir de leur caisse fumante sans être incités à y rester, y compris le porte-flingue recalé au concours de gardien de la paix, n’est ici pas la question. Tout le monde ne déteste certainement pas la police, mais c’est en tout cas à chacun qu’il revient de décider quand, et surtout comment exprimer concrètement cette rage de la manière qu’il estimera la plus adéquate. La manifestation sauvage qui est partie des abords de la place de la République où se déroulait le rassemblement de syndicats de poulets, n’a eu besoin d’aucune assemblée ou commission pour s’élancer, tout comme les précédentes qui s’en étaient prises à des Jaguars, des Autolib, ou (déjà) des voitures de flics. Si les mots ont encore du sens, conspuer violemment le parti au pouvoir dans la rue peut aussi avoir pour conséquence que des mains inconnues s’en prennent à ses locaux. Que ce soit avec du fumier, des marteaux, de la peinture, une meuleuse... ou douze balles. Si les mots ont encore du sens, conspuer violemment la police dans la rue peut aussi avoir pour conséquence que des mains anonymes lui lancent des pierres, des mortiers, de la peinture... ou jettent un fumi dans la lunette arrière d’un de ses véhicules en fonction.
Dans ce mouvement qui peine à trouver des perspectives autonomes loin des syndicats et des politiciens autoritaires de service, le fait qu’’idée et action puissent parfois encore aller de pair n’est pas la moindre des réjouissances. Comme l’écrivaient en décembre dernier des compagnons juste après l’attaque explosive contre une école de police à Brescia (Italie) : "Si faire d’eux L’Ennemi serait une idiotie, justifier leur travail serait une aberration. Après les morts sous leurs bottes, après les tabassages dans les commissariats, après les charges dans les rues, après d’infinis abus de pouvoir quotidiens qui les rendent toujours plus arrogants, forts de leur impunité, un grondement de révolte dans les ténèbres de la résignation est le minimum qui puisse arriver. Il y a des rages, il y a des émotions impossibles à exprimer avec une pétition (et au diable partis et syndicats, prêtres et militants)." Certes, les chiens qui protègent les maîtres et participent au rapport social de domination ne peuvent à eux-seuls incarner l’ennemi, mais ils sont en tout cas un obstacle évident pour quiconque souhaite s’aventurer sur les chemins de la démolition passionnée comme sur ceux d’une liberté sans mesure. A ce titre, prendre ses propres idées au sérieux contre le plus froid des monstres froids qui prétend en outre au monopole de la violence, et en tirer les conséquences pratiques, est un premier pas nécessaire.

Depuis plus de deux mois, le minimum syndical du Tout le monde déteste la police ! avait réussi à ouvrir une brèche entre l’ahurissant J’ai embrassé un flic et l’étouffant Je suis Charlie d’un état d’urgence prolongé indéfiniment. Ce soir, 24 mai 2016, un jeune manifestant nantais croupit depuis près de 10 jours en taule, accusé de "tentative de meurtre" contre un commandant de police lors d’une émeute. Ce soir, 24 mai 2016, la détention provisoire vient d’être prolongée par un laquais en toge pour l’un des quatre manifestants parisiens accusé à son tour de "tentative de meurtre" suite à la voiture cramée le 18 mai à Paris (les 3 autres restent mis en examen sous contrôle judiciaire). Peu importe qu’ils soient "coupables" ou "innocents", car nous laissons volontiers ces catégories aux charognards du code pénal et à tous leurs amis citoyens-flics. Peu importe qu’il s’agisse de révolutionnaires certifiés ou de lycéens anonymes, car c’est avant tout les actes dont ils sont accusés que chacun est invité à défendre solidairement. Des actes clairs, et sans "oui, mais...".
C’est au son du clairon que le terrorisme d’Etat est en train de battre son rappel à l’ordre, en utilisant cette attaque incendiaire ou les blocages en cours pour tenter d’effrayer et de favoriser un retour à la normalité. Celle où les matraques syndicales et où les tirs policiers ne rencontreraient pas de réponse contondante, celle où la circulation des flux de marchandises (humaine ou pas) ne serait pas interrompue, celle où l’exploitation ne serait pas réduite en lambeaux, celle d’une démocratie de guerre qui ne serait pas sapée, celle des technologies de l’enfermement et du contrôle qui ne seraient pas sabotées, celle basée sur notre peur et sur notre résignation. Parce qu’au fond, la matraque et son acceptation est ce qui garantit les rapports sociaux.
A chacun de prouver le contraire.

Liberté pour toutes et tous !

Des anarchistes
Paris, 24 mai 2016