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Nous n’avons aucune préférence pour les brèves dites "politiques" qui ne s’opposent aux brèves "sociales" que pour les chantres de l’avant-garde. Nous reprenons ici ces deux catégories pour être clairs, sans les partager pour autant : la guerre sociale n’a besoin ni de sigles ni de communiqués pour exister quotidiennement et n’attend pas les projecteurs médiatiques. Les secondes demandent cependant un dépouillement régulier des journaux, notamment locaux, ou bien des témoignages directs. Elles sont donc moins nombreuses.

Une dernière précision : les journaux étant la voix des flics, les notices sourcées d’eux sont à prendre avec précaution.

NB : sauf mention contraire, les traductions et synthèses seront anonymes, appartenant donc à tous. Si nous mettons un lien, ce sera donc uniquement vers la langue d’origine du texte.

Barcelone : "reconstruction" de Can Vies et nouveaux affrontements [mis à jour]
Article mis en ligne le 1er juin 2014
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[Avant de lire cette synthèse de samedi 31 mai, on peut voir celle du lundi 26 au jeudi 29 ici, et du vendredi 30 mai là]

Mise à jour dimanche 1er juin 2014, 15h

La journée de samedi 31 a donc commencé à 10h à Sants avec le rassemblement pour reconstruire la partie démolie du squat. Près de 400 personnes ont effectué trois chaînes humaines, au milieu de bars de rue, de musique et d’aires de jeu pour enfants, pour commencer à évacuer les gravats. Une petite partie d’entre eux a fini devant les grilles du siège du district (équivalent de la mairie d’arrondissement), à 700 mètres de là. La plupart, ceux qui sont réutilisables, sont triés et ordonnés pour servir aux futurs murs.

A leur arrivée sur place, les ex-squatters de Can Vies ont négocié avec les vigiles l’entrée sur la partie détruite, puis ont fait tomber les grillages. Eux seuls (ils portent des casques de chantier jaunes distinctifs de ceux -blancs- donnés aux gens) ont accès à cette partie, dont ils gèrent le "périmètre de sécurité". Les architectes des squatters affirment après examen qu’il n’y a pas de risque de péril et qu’on peut reconstruire, tandis que les pompiers et les experts de la mairie (qui n’ont pas été chassés mais ont visité les lieux en compagnie des responsables de Can Vies) disent bien sûr le contraire. En guise d’apaisement, il n’y avait pas de flics sur place ce matin.

Tout ressemble donc à une mise en scène concordée où les autorités laissent provisoirement leur bras armé au garage mais gardent sur place le reste (vigiles, pompiers et experts techniques), tandis que les squatters s’emparent symboliquement et pacifiquement de la partie détruite en évacuant ses gravats en guise de réoccupation. Cela rappelle beaucoup les ex-Tute Bianche des centres sociaux italiens dans les années 90, habiles dans l’art d’organiser un antagonisme fictif afin de préserver la paix sociale ou d’éviter qu’elle ne se fissure davantage, en faisant mine d’avoir organisé l’incontrôlable qui les avait dépassé (ici les émeutes des jours précédents) pour ensuite se poser en pompiers de la révolte.
Quand pendant quatre nuits les pierres ont ainsi volé contre les Mossos d’Esquadra, que des sièges de partis, des centaines de containers ou un véhicule de la télé ont été livrés aux flammes, il fallait y penser, à détourner les pierres de leur usage spontané pour les utiliser dans un but pacifique ! Là où les nuits précédentes se pressaient des individus désireux d’en découdre, Can Vies leur propose désormais de s’aligner en rang, des pierres plein les mains... pour les passer à leur voisin ou les trier et les retailler avec soin, le tout au milieu de la fête annuelle des commerçants du quartier, Firaentitats. Dans un contexte explosif -il y a des milliers d’expulsions, pas seulement à Sants-, il aurait été bien incongru de prendre au pied de la lettre le célèbre slogan "une expulsion, mille occupations" (et dix mille pierres désormais disponibles pour les défendre), plutôt que de le récupérer en "une expulsion, une reconstruction" !

A propos de la non-réoccupation de la partie viable et de leur management de l’événement, la rhétorique des ex-squatters est la suivante : "Nous avons consulté des architectes et, après voir examiné le lieu, ils nous ont dit qu’il n’y a pas de risque d’écroulement du bâtiment, mais qu’il y a des parties en ruine. Il est donc important qu’il n’y ait pas beaucoup de gens dedans et que l’accès soit contrôlé". Lors de cette même intervention au micro, leur porte-parole a ajouté : " Il vaut mieux qu’elles [les autorités] nous laissent tranquilles, parce qu’on a vu que si elles nous provoquent, le quartier de Sants s’énerve et brûle, tandis que si elles ne le font pas, le quartier reste tranquille, comme aujourd’hui, où il n’y a pas de présence policière et où tout va bien."

Au même moment arrive l’information que la nuit précédente dans le quartier de Gràcia, des inconnus ont défoncé les vitres du CDC (le trentième local de ce parti attaqué depuis cinq jours), sont rentrés à l’intérieur, ont tout saccagé, puis ont vidé son mobilier à l’extérieur. Des tags sur sa façade disaient "Can Vies resisteix !" ("Can Vies résiste !") et "CiU, les pagareu totes" ("CiU, vous payerez tout !" ; CiU est la coalition autonomiste, composée des partis CDC et UDC, au pouvoir en Catalogne depuis décembre 2010).
Ce qui se joue depuis le début est donc peut-être bien une question de perspective : l’alternative d’un côté, où l’on souhaite mener des projets sociaux-culturels au sein d’un monde où règne en maître l’Etat et le Capital, afin de construire par le bas un "pouvoir populaire" (un des mots d’ordre de Can Vies) ; et de l’autre l’attaque contre tout pouvoir vers la révolution sociale, c’est-à-dire la conflictualité permanente. Comme le disait déjà un vieux barbu il y a longtemps, ce n’est pourtant que du négatif que surgira le positif, un positif complètement différent de tout ce que nous connaissons, et pas l’inverse : "il n’y a pas de révolution sans destruction profonde et passionnée, destruction salvatrice et féconde parce que précisément d’elle, et seulement par elle, se créent et s’enfantent des mondes nouveaux".

Du côté du tribunal, les 20 derniers arrêtés des nuits précédentes sont passés devant le juge. 19 d’entre eux ont été remis en liberté sous contrôle judiciaire, avec interdiction de manifester et pointage tous les quinze jours. Le dernier par contre, a été incarcéré en prison préventive. Il pourra sortir contre paiement d’une caution de 10 000 euros, et dans ce cas aura interdiction de sortir du territoire et obligation de pointer une fois par semaine (le premier incarcéré, vendredi, n’a pas "bénéficié" de cette possibilité de sortir sous caution).

A 19h, était prévue la grande manifestation au centre de Barcelone, à plaza Universitat, au parcours non déposé en préfecture. Ses revendications étaient "amélioration du droit au logement" ou "autogestion des habitations", en plus bien sûr de la libération des arrêtés (pas des autres prisonniers, du genre "liberté pour tous") ou la démission du maire (pas des autres politiciens, du genre "que se vayan todos"). Mais revendiquer des miettes et rabaisser ses exigences était peut-être le prix à payer pour préserver cette "zone d’opacité et d’organisation" qui engendre "une constellation de possibilité"* !

Six colonnes de manifestants sont arrivées de différents quartiers (dont Sants, Poble Sec, Les Corts, El Prat de Llobregat et el Eixample), et les participants étaient près de 8000 (20 000 selon les organisateurs, 3 500 selon la police), derrière la banderole "construisons l’alternative, défendons les quartiers". Les cordons de Mossos d’Esquadra l’ont empêchée de se rendre sur les ramblas, après les quartiers de Paralelo et du Raval, et elle a terminé vers le siège du parlement régional, Plaza Sant Jaume.
A la hauteur de l’intersection entre Drassanes et la Rambla del Raval, un groupe de 500 manifestants divisés en plusieurs groupes visiblement pas trop portés sur la reconstruction de l’existant ou sur l’alternative, ont commencé un parcours différent de 22h à 2h du matin, parfois au milieu de touristes stupéfaits. Leur parcours sauvage a été ponctué d’affrontements avec les flics, de matériel urbain et de vitres de banques détruites, de containers et de voitures enflammées. Rien que dans les quartiers Ciutat Vella et Eixample, la mairie signale notamment 38 containers cramés, 12 voitures incendiées, plus la station de vélos en libre service "Bicing" rue Sant Oleguer qui a subi le même sort, et 45 000 euros de dégâts au total pour cette nuit. Les journaux espagnols titrent aujourd’hui : "Nouvelle nuit d’émeute à Barcelone avec six arrestations" (ABC) ou "Les émeutes pour Can Vies parviennent au centre de Barcelone" (agences).

Du côté répressif, il y a sept nouvelles arrestations (dont deux mineurs), et 225 personnes qui se sont retrouvées dans une nasse en rentrant vers Sants, et ont du présenter un papier d’identité et se faire filmer un à un pour en sortir (cela a duré trois heures, et les flics en obligeaient certains à mettre leur capuche pour faire des comparaisons avec les photos du fichier des émeutiers masqués des nuits précédentes).

Depuis ce matin, dimanche 1er juin, des dizaines d’habitants de Sants continuent de déblayer les gravats, à deux pas des concerts de la Fête de la cerise (Fira de la Cirera) à Plaza de Sants, et de la Fête médiévale dans la zone contigüe de Hostafrancs. De son côté, la mairie annonce cet après-midi lors d’une conférence de presse que le temps du dialogue avec les représentants de Can Vies touche à sa fin, prévoyant dès lundi de fixer une feuille de route pour la suite des événements. Comme dans un ballet où les deux partenaires se frôlent, s’éloignent puis se rapprochent sous les projecteurs avant de reprendre leurs distances, le collectif de Can Vies annonce à quelques heures d’intervalle qu’il suspend sa "reconstruction" -en réalité le déblaiement de gravats- en attendant l’examen technique de la viabilité de l’immeuble ! Cet après-midi, tout le monde est donc rentré chez soi (et les squatters à Can Batlló, un lieu légalisé du quartier), et leur prochain objectif est de retirer demain lundi la pelleteuse incendiée. Dans un communiqué de presse paru ce soir, Can Vies refuse l’ultimatum de la mairie, tout en précisant que "depuis le retrait du déploiement des unités anti-émeute, le quartier est resté tranquille" ces deux dernières nuits (manière grossière de se distancier des émeutes de la veille au centre-ville, avec un "mieux vaut nous que les méchants").

Il est décidément temps que partent d’autres initiatives de rue pour faire dérailler ce jeu de dupes, en rouvrant un espace de conflictualité sans médiation où la temporalité ne serait plus dictée ni par les politiciens en cravate ni par les reconstructeurs en casques de chantier...

* Voir l’article apologétique de formes-de-vie tacticiennes paru sur rebellyon le 30 mai 2014 : "Barcelone brule ! CAN VIES NO ES TOCA !"


Barcelone : des milliers de manifestants pour « reconstruire » le squat « Can Vies »

AFP 31 mai 2014 à 22:30

Plusieurs milliers de personnes ont de nouveau manifesté samedi soir à Barcelone pour défendre un immeuble occupé depuis 17 ans et transformé en centre social dont le début de démolition lundi a donné lieu à plusieurs nuits de violences, a constaté l’AFP.

« Construisons l’alternative, défendons les quartiers », proclamait la pancarte en tête du défilé dans le centre-ville, applaudi par certains habitants qui regardaient passer la manifestation de leurs fenêtres.

« Il ne pourront pas expulser la culture populaire », chantaient des manifestants en référence à l’immeuble baptisé « Can Vies » dont les travaux de démolition ont finalement été interrompus vendredi, après quatre nuits de violences.

Au total, 61 personnes ont été interpellées. Du mobilier urbain a été détruit, des poubelles incendiées et des agences bancaires vandalisées.

« Tout n’a été qu’une absurdité. Ils ont créé un problème où il n’y en avait pas », regrette Jose Perez, un commerçant de 52 ans, venu manifester son soutien à ce lieu « qui accueillait des activités culturelles et qui créait un esprit de quartier ».

« La réoccupation et la reconstruction de ce matin est une victoire de la population. Ils peuvent nous imposer l’austérité, nous réprimer et augmenter les prix des transports mais ils ne peuvent nous prendre notre dignité », renchérit Laura Solei, une éducatrice de 38 ans.

Dans la matinée, plusieurs centaines de personnes ont de nouveau occupé l’édifice et commencé à évacuer les gravats, décidés à le reconstruire, aidés par un groupe d’architectes venu évaluer l’état de l’immeuble.

« Il n’y a pas de risque d’effondrement. Il y a quelques dommages mais rien sur la structure. Nous pourrons le reconstruire », a assuré un porte-parole de Can Vies.

Ils ont symboliquement décoré de plantes la pelleteuse brûlée lors des incidents, et accroché une pancarte où était écrit : « on ne touche pas à Can Vies ».

Occupé depuis 1997 par des groupes de la gauche radicale, l’immeuble abandonné appartenant à TMB, l’entreprise qui gère les transports publics de Barcelone, était devenu un centre social populaire, organisant des concerts, projections de films, débats ou ateliers de formation.

En 2006, son propriétaire avait décidé de le récupérer pour le détruire afin de réaménager le paysage urbain, dans ce secteur où passent des lignes de métro et de train à grande vitesse, situé non loin de la gare de Sants, la plus importante de Barcelone.


fichiers joints

  • idem, avec le mobilier sorti
  • La station « Bicing » (Vélib local) en flammes
  • ... ou dissoudre la masse en individus pour attaquer ?
  • Le local du CDC saccagé la nuit précédente à Gràcia
  • mais la plupart est évacuée pour être triée
  • tandis que la pelleteuse incendiée sert à afficher le prix des boissons vendues aux bénévoles en sueur
  • Transformer les individus en masse pour l’alternative...
  • Une partie des gravats finit devant le siège du district municipal