Anarcho-syndicalisme et mouvement libertaire au Havre


L’anarcho-syndicalisme et le mouvement libertaire ont toujours été étroitement liés dans la ville du Havre. La discussion qui suit avec un copain du groupe libertaire actuel - le groupe Jules Durand, intégré au sein de la Coordination Anarchiste - est l’occasion de revisiter le passé militant de la ville et plus globalement une partie des luttes syndicales et anti-capitalistes du XIXème siècle. Les membres du groupe, en dehors de leur investissement dans des luttes locales - syndicales ou non - publient régulièrement un mensuel, des livres (dont deux tomes sur le syndicalisme havrais de 1907 à 1939) et des brochures, comme la dernière, sortie en décembre dernier et titrée : 120 ans d’Anarchisme au Havre, de la pierre humide à Internet. L’importance du passé dans leurs écrits n’est pas de la nostalgie, mais plutôt une façon de revendiquer une continuité et une actualité de certaines idées et comportements (anti-militaristes, anti-parlementaristes et anarcho-syndicalistes). Le rapprochement entre un tract écrit par le groupe à l’occasion de la guerre au Kosovo et des tracts anti-militaristes distribués par des anarchistes havrais le 1er mai 1892 est d’ailleurs assez révélateur...


- B. : Comment et quand s'est créé le groupe Jules Durand ?
- JP. : C'était en 1961-1962, au moment de la fin de la guerre d'Algérie et des attentats de l'OAS. Plusieurs copains se sont retrouvés à l'occasion de l'attentat contre la librairie du Monde Libertaire qui se trouvait à l'époque rue Ternaux dans le 11ème à Paris. A chaud, des copains ont sorti une affiche pour dénoncer tout ça. Un mois avant, il y avait eu en plus une saisie du Monde Libertaire, suite aux ordonnances en vigueur. Je crois que c'était lié aux ratonnades d'octobre 1961 et à un article sur un militant anar, Armand Robin, mort dans des conditions assez bizarres dans un commissariat.

- Vous étiez combien au Havre ?
- On était trois ou quatre. Ils venaient de débaptiser le boulevard Sadi Carnot pour l'appeler boulevard Jules Durand, c'est donc aussi pour ça qu'on a dénommé le groupe "Jules Durand". Cela correspondait surtout à notre histoire au niveau local. Je venais de finir mon service militaire, pas plus fier que ça. J’en suis ressorti anti-militariste et pacifiste convaincu.

- Qui était Jules Durand ?
- Il était secrétaire du syndicat dockers-charbonniers en 1910-1912. C'était vraiment une corporation du lumpenprolétariat. Pour comprendre, il faut se rappeler qu'avant, il y avait du charbon sur les quais, que la ville ressemblait à une ville du Nord. Tout marchait au charbon, il fallait charger et décharger du charbon en quantité. Cela exigeait beaucoup de personnes au chargement mais de façon ponctuelle, ce qui veut dire que tu pouvais rester sans boulot pendant quatre-cinq jours. Ca n'a pas tellement changé à ce niveau et il y a toujours une lutte contre cette espèce d'intérim. Les patrons ont mis en service une nouvelle machine qui remplaçait 4 à 500 personnes sur un effectif de 700. Tous les gens se sont regroupés autour du syndicat pour négocier avec le patronat, ce qui était vraiment con : évidemment, il a répondu non en rajoutant qu'avec toute cette bande d'ivrognes, il trouverait toujours du monde pour travailler. La bande d'ivrognes en question demandait entre autres des douches. Devant le refus des patrons qui ne voyaient pas l'utilité des douches (sic !), une grève totale s'est déclenchée. Les patrons ont embauché quelques dizaines de "jaunes" mais qui ne faisaient pas l'affaire. Le taux de syndicalisation était très faible et beaucoup de gens n'avaient aucune pratique syndicale, contrairement aux dockers commerce qui eux avaient une structure syndicale solide. Le patronat commençait a avoir peur à cause de la victoire des metallos quelques temps auparavant. Il y a eu un incident assez grave : un mec engagé dans la lutte est sorti du syndicat, s’est transformé en "jaune", a touché une double ou triple paie, fier de lui qu’il était. Ses ex-camarades étaient un peu énervés. Ce mec s’est amusé à faire les cabarets avec sa paie et ses anciens camarades se lancent à ce qu'on appelait à l'époque une "chasse au renard"... avec un revolver . La ballade s'est terminée près du bassin du commerce. Rien ne prouve que ceux qui ont été finalement arrêtés ont été ceux qui ont frappé à mort ce mec, c'était un peu le bordel. On retrouve quelques gars bourrés à côté du cadavre, c'est tout. Là-dessus les patrons pensent tenir le bon bout. Jules Durand avait dit pendant la grève qu'il fallait "supprimer" tous les jaunes. Un des mecs retrouvé bourré cette nuit-là était de la famille de Durand et ne l'appréciant pas, il fait voter sa radiation du syndicat. Les patrons vont au commissariat et font arrêter Durand sur l'inculpation d'incitation au meurtre. La justice est en marche. Il est accusé d'être le meneur - classique - et condamné à mort pour l'exemple et pour casser le mouvement de grève.

- Quelle a été la réaction lors de sa condamnation à mort ?
- Evidemment, c'était le choc au niveau national et même international puisque le mouvement ouvrier était fort à cette époque. Je pense que c'est "l'affaire Dreyfus" du monde ouvrier. Durand va prison. D'une cellule ordinaire, on l'envoie dans celle du condamné à mort avec les fers au pied : une cellule coupée par un grillage, éclairée jour et nuit et surveillée par des matons pour éviter qu'il ne se suicide. En plus, pendant la promenade, il fallait qu'il sorte encagoulé. Il devient très vite fou. Quelques semaines après, les jurés de la Cour d'Assise déclarent que ce n'est pas ce qu'ils voulaient, qu'on leur avait posé les questions de telle manière qu'ils croyaient que Durand allait se retrouver avec quelques années de prison. Certains ont signé un recours auprès du garde des Sceaux pour obtenir une remise de peine. Aristide Briand, Ministre de la justice à ce moment - il a beaucoup évolué depuis ses jeunes années où il réclame la grève générale - , intervient, de même que les syndicats, la Ligue des droits de l'homme, les loges, les partis politiques aussi : l'affaire était trop grosse... Il ont fait valoir la grâce présidentielle, l'ont fait libérer... mais le gars qui est sorti de prison était devenu fou. Il est mort en 1926, soigné par un médecin membre du jury... qui a condamné Durand. Tu vois tout ce que cette histoire pouvait représenter pour le mouvement ouvrier, l'iniquité capitaliste dans toute sa splendeur.

- Le mouvement ouvrier au Havre a été libertaire et anarcho-syndicaliste assez tôt mais jusqu'à quand ?
- Jusqu'en 1939, jusqu'à ce que les staliniens prennent le pouvoir, l'influence libertaire dans les syndicats était très présente. Dans les années 20, on comparait le Havre à Barcelone... C'était une référence pour le mouvement ouvrier et libertaire. Il y avait à l'époque un lien tellement fort que certains ne distinguaient pas les luttes ouvrières du mouvement libertaire.C’était l’époque de la contreverse entre Monate et Malatesta. Monate, syndicaliste révolutionnaire, pensait que le syndicat suffait à tout, qu'on pouvait tout faire à travers lui. Malatesta, au contraire, disait que le syndicat était un mouvement spécifique corporatiste et qu’il ne peut arriver à tout changer parce qu'il doit toujours combattre au niveau quotidien : il faut un ferment révolutionnaire à côté.

- Justement, quand j'ai lu les textes de l'époque que vous avez publiés dans la revue "120 ans d'Anarchisme au Havre", j'ai trouvé des citations qui disaient "le syndicalisme se suffit à lui-même" ou "le syndicalisme est révolutionnaire par essence". Je ne suis pas d'accord avec cette vision des choses. Qu'en penses-tu ?
- Je pense que le syndicalisme est incontournable. Si on veut faire un changement de société radical, il faut que les produteurs prennent leur sort en main. Mais je suis dans la position de Pelloutier, fondateur des bourses du travail et militant anarchiste : pour lui, le syndicalisme dans son action quotidienne était réformiste mais on pouvait lui donner des buts révolutionnaires. Ce réformisme devait être construit en fonction de ce but à terme.

- Oui, mais si on regarde la situation actuelle, plein de gens n'ont pas de boulot et ne peuvent donc pas "bouger" dans un mouvement syndical...
- Avant, les chômeurs étaient organisés dans le syndicat, aujourd'hui - et regarde juste ce qui se passe en ce moment au Havre - , ils sont organisés dans des comités chômeurs CGT. Mais avec l'influence du PC...ça ne va pas bien loin.

- Oui, mais ça, cela concerne les anciens syndiqués. Avec tous les gens qui ne sont plus syndiqués depuis longtemps...
- Mais là il faut se demander pourquoi le syndicalisme est en crise depuis longtemps et la situation dans laquelle il est aujourd'hui. Répondre à ta question, c'est déjà se demander pourquoi il ne reste plus qu'à peine 5 % de syndiqués en France, toutes fédérations confondues. Quand tu vois les organisations actuelles qui ne veulent plus de "militants de base" parce qu'on ne sait jamais, d'ici à ce qu'ils réclament des choses... il vaut mieux des permanents...

- Pour revenir au syndicalisme au Havre dans les années 1880, quelles étaient ses buts et ses moyens ?
- Au Havre, cela marchait plutôt à la version Pelloutier même si parfois, avec l'influence de Monate, on pouvait penser que cela partait plutôt dans son sens. En dehors de ça, il y avait une volonté nette de changer de société et pas seulement de «gérer», car les syndicats peuvent aussi bien «gérer» que les patrons, n’est-ce pas ?...

- J'ai vu aussi dans les écrits de l'époque que vous avez publiés que l'éducation et la formation des ouvriers avaient une place essentielle. Pas dans une vision avant-gardiste, mais dans une vision émancipatrice et auto-didacte, en dehors de l'éducation de la société...et contre la société.
- C’est juste et ça l’est toujours autant aujourd’hui. Pour que la société change, il faut que chacun se prennent en main et se change lui-même. C'est comprendre que la société, les malheurs, ça vient aussi de chacun d'entre nous. Faut voir les journaux d'avant 1914, les syndicalistes de l'époque ne sont pas tendres avec les travailleurs en leur disant "mais vous travaillez comme des cons, réveillez-vous les gars ". C'était pas du genre "Allez, les camarades, vous êtes formidables et... votez pour nous aux prochaines élections !".

- Quelles autres grèves ont été importantes au Havre ?
- Il y a eu des grèves assez dures dans la metallurgie en 1922, notamment à Westinghouse où le patronat a dit logiquement "On est forcé de lâcher, mais faut quand même faire sentir notre force". Il y a avait un ouvrier d'origine suisse, Sommer, syndicaliste et gréviste qu'ils ont carrément fait expulser en montant une affaire contre lui. C'est encore un exemple de plus qui montre que c'est toujours une histoire de rapports de force constants entre le patronat et les ouvriers. Idem pour la grève des metallos en 1922. La metallurgie était bien organisée. Même s'ils n'étaient que 7 à 800 syndiqués sur 12 000, ils avaient une très forte influence et les mouvements étaient toujours suivis. Le patronat avait déjà réussi à imposer deux baisses de salaire au niveau national et à la troisième, un mouvement s’est déclenché. Ca été le mouvement le plus long de l'histoire du Havre puiqu'il a duré 110 jours. Thorez et Trotsky ont écrit sur cette grève, ça fait bien rire maintenant tous ces mecs qui parlaient des grèves de loin et qui se piquaient les textes entre eux...
Mais la grève a échoué, ils n'ont rien obtenu. Il faut dire que c'était une période de tension. Il venait d'y avoir la scission entre la CGT et la CGTU. Dans la CGTU locale, les anars étaient encore influents mais les cocos les talonnaient. Ils en ont profité pour dire que c'était une grève perdue et poru faire virer tous les anars de la direction syndicale. Et puis pendant presque 14 ans, la metallurgie havraise n'a pratiquement plus rien fait. Le syndicat autonome - créé par les anars - et la CGTU se sont tirés dans les pattes jusqu’en 1936.

- Et les socialistes, qu'est-ce qu'ils faisaient dans ce bordel ?
- Les socialos, ils socialisaient dans leur coin ! La ville n'a jamais eu une grosse force socialiste. Lors des élections d'avant 1914, ils ont du avoir environ 2700 voix.

- Justement par rapport aux élections, à l'époque où les anars étaient forts, il y avait des campagnes contre le vote qui fonctionnaient bien, mais aussi des candidats anti-parlementaires... c'est pas très logique ça, non ?
- Ca a duré assez longtemps, jusque dans les années 30. C'était l'époque où tout le monde pouvait se présenter aux élections. Il suffisait de porter acte de candidature, on te donnait un emplacement sur les panneaux et on te tirait tes tracts... Donc, il y a des anars qui se sont présentés pour faire de la propagande anti-électorale. Au plus fort, c'était en 1888 où les compagnons de l'Idée Ouvrière ont presque cassé les élections de l'époque. Et puis, il y a eu avril 1914, avant la déclaration de guerre : en cumulant les bulletins nuls et les gens qui ne s'étaient pas déplacés, on arrivait à 60 % d'abstention. Les compagnons et synpathisants diffaient aux entrées des bureaux de vote - ce qui était interdit mais ils n'en avaient rien à foutre - des faux bulletins de vote... qui se sont retrouvés dans les urnes. C'est pourquoi, en plus du fort taux d'abstention (40 à 45 %), le nombre de bulletins nuls était très élevé (près de 16 % contre 1 à 2 % habituellement). Il y a eu aussi l'histoire d'un anar de Rouen qui s'était présenté aux élections en 1919. Résultats : 12 voix pour lui. Un journaliste de l'époque écrit alors qu'il y avait sans aucun doute sa voix et 11 autres. Le mec a ensuite fait paraître un rectificatif en affirmant que, fidèle à ses convictions, il n'était pas allé voter... Maintenant, on ne peut plus jouer à ce petit jeu car ça coûte trop cher de se présenter... sinon, ce serait une petite plaisanterie qu'on se ferait un plaisir de faire.

- Il y a eu aussi un mouvement de lutte des femmes au Havre, en tant qu’ouvrières et ménagères... -
- Le point de départ, c'était une campagne nationale de la CGT contre la vie chère en 1912. Des femmes ont monté un syndicat non statutaire au niveau local, «le syndicat des ménagères» qui revendiquait une baisse des prix. Il y avait une tendance anar et elles ont pratiqué l'action directe. Là, tout près sur le boulevard, il y avait un énorme marché avant la guerre de 14 et la bourse du travail - investie par la CGT maintenant dans un autre bâtiment à côté - était là où il y a un Tati aujourd'hui. Alors 150 à 200 femmes - les deux ou trois meneuses étaient des femmes de dockers - sont parties en cortège au marché dire aux commerçants de baisser leurs prix sinon... boum. Elles sont ensuite allées avec des pancartes portées leurs doléances à la mairie. Evidemment, les historiens locaux n'ont jamais parlé du bordel qu'elles avaient foutu au marché. C'était facile à l'époque de connaître les prix de gros des produits avant qu'ils n'arrivent sur le marché, il suffisait d'aller dans les régions du coin, là d’où provenaient les marchandises. Les commerçants répondaient bien sûr que cela n'était pas de leur faute. Et elles ont obtenu une baisse des prix. Les commerçants n'aimaient pas les ouvrières : ils ne machaîent pas leurs mots contre elles...
Et puis en août 1914, il s'est produit au Havre un événement que tous les historiens passent sous silence : déjà, il y a eu des manifestations pacifistes et pas seulement leur "union sacrée". Puis, cela a tourné en émeutes. Les syndicats se taisaient parce que des gars devaient partir à la guerre. Il y a eu une flambée de prix, des magasins ont été incendiés et les autorités ont déclaré l'état de siège au Havre.

- Certains n’ont-ils pas écrit que les femmes gueulaient contre les prix élevés, mais ne remettaient pas en cause leurs maris qui pourtant claquaient une bonne partie de leur salaire au café...
- Il y a en effet, un éditorialiste chrétien qui a surnommé ces femmes les "Amazones du rond point", des guerrières quoi. Evidemment, il écrivait que si les ouvriers ne dépensaient pas tout leur bon argent en boisson - en affirmant qu'ils étaient quand même bien payés -, ils auraient de quoi faire vivre leur foyer. D'ailleurs, il faut dire comment ils étaient payés à cette époque. Quand ils étaient embauchés, on leur donnait des jetons ou des tickets à la fin de la journée de travail - ils étaient souvent journaliers -. Pour toucher leur argent, il fallait qu'ils aillent les échanger dans les bistrots. C'était une superbe provocation. Les patrons eux envoyaient de l'argent aux "sociétés de tempérance" (qui combattent l'alcoolisme !), mais étaient aussi, d'un autre côté, de gros négociants en alcool. Le drame des charbonniers du Havre, c'était l'alcoolisme... juste un petit peu «provoqué» par les patrons.

- Oui, il semble aussi que des femmes avaient du mal à reconnaître que leurs maris abusaient sur l’alcool...
- ... C'était parce qu'il y avait une très forte solidarité, ce qui d'ailleurs a permis à pas mal de luttes de tenir. Et puis, dès le début du siècle, les syndicalistes révolutionnaires du Havre abordent dans la presse syndicale des thèmes comme le malthusianisme, la libération des femmes, l’avortement... ce qui ne se faisait pas dans toutes les unions locales...

- Apparemment, la plupart des discours et comportements syndicaux étaient - et sont toujours - plutôt misogynes, non ? Le fait que les femmes étaient avant tout perçues - mais étaient-elles vraiment contre ? - comme des «ménagères», plus que comme des ouvrières à part entières, en dit long... Elle étaient souvent solidaires des hommes, mais eux ... En plus, il semble qu’elles étaient de plus en plus perçues par pas mal d’ouvriers comme des concurrentes sérieuses sur le marché du travail....
- Oui, c’est possible. Je voulais ajouter que les femmes metallos se sont aussi bougées. C'était en 1919, pendant la guerre. Les hommes étaient au front, il fallait bien qu'ils mettent les femmes au boulot pour remplacer les hommes. A ce moment, il y a eu un début de conscience syndicale qui s'est développé et même avant la fin de la guerre, des milliers de femmes au Havre ont été licenciées immédiatement puisque les hommes - ou ce qu'il en restait - allaient revenir... Il y a eu des mouvements de grève importants.

- Oui, mais en parallèle de ces actions directes et de ces grèves, il y avait aussi des femmes qui revendiquaient le droit de vote des femmes... et qui louaient le plan de paix du président Wilson...
- Une des premières revendications syndicales de l’époque, c’était quand même «à travail égal, salaire égal». Celles qui luttaient travaillaient dans le textile, dans les manufactures de tabac. Mais sinon, il n’y avait pas beaucoup de professions féminisées.
C'était une période - 1919-1920 - pendant laquelle il y a eu des mouvements de grève phénoménaux. C'était l'après-guerre, il y avait un taux de syndicalisation très fort, dans les secteurs où il n'y avait pas de syndicat avant, on se retrouvait avec 90 % de syndiqués. Les gens étaient très combatifs pendant 2 ou 3 ans. Après, c'est retombé entre autres à cause des scissions syndicales. Les ouvrières du textile s'y sont mises aussi. C'était encore le gouvernement d'Union sacrée et les batailles à l'intérieur de la CGT étaient entre ceux qui n'avaient pas admis la reculade - qui s’étaient opposés à la guerre - et ceux qui étaient avec Jouhaux, secrétaire de la confédération et en faveur de compromis avec le gouvernement.

- Qu’est-ce qui explique l’affaiblissement des idées anars au Havre après 1945 ?
- La montée en force du PC. Il faut reconnaître que les gens ont eu la mémoire courte sur pas mal de choses notamment le pacte germano-soviétique... Et puis, du côté des anars, pas mal avaient quitté la ville parce qu’ils étaient insoumis et puis il n’y a pas eu de renouvellement des militants.

- Il y avaient des femmes dans le groupe libertaire du Havre ?
- Oui, il y en avait plein à la fin du siècle dernier et même dans les années avant la guerre.

- Et au moment de mai 68, c’était un peu la léthargie chez les libertaires du Havre, non ?
- Ben oui, tu sais il y a des moments dans la vie d’un groupe où ça bouge moins. On a été pris de cours par les événements : «Eh, t’as vu, ils dépavent à Paris !», «Ouai, bon, les étudiants s’amusent...». Et puis, «Eh, t’as vu, il y a la grève générale !», «Ah merde !!». Les copains de Rouen se bougeaient, tiraient des tracts mais nous...

- Mais il y avait la grève générale au Havre aussi, non ?
- Mais oui ! Ca me rappelle le mouvement social de novembre-décembre 1995. Pour moi, il y avait autant de monde en 1995 qu’en 1968, au moins 40 000 personnes étaient dans la rue au Havre.

- Comment a évolué le groupe Jules Durand ensuite ?
- Il y a des gars qui passaient, des jeunes et très vite on s’est posé le problème du local. On en a eu un dès les années 70. A l’époque, on était une bonne quinzaine plus tous les sympathisants autour, on avait une aura à l’époque... On faisait des conférences et des galas pour les tunes tous les mois.

- Qu’est-ce qui s’est passé en 1978 ?
- Tout tournait autour de la plate-forme d’Archinov qui disait en gros que si les anars avaient échoué en Ukraine et ailleurs au début du siècle, c’était parce que le mouvement n’était pas assez organisé et qu’il fallait quelque chose de solide, pas d’individualistes... tout subordonner à l’action du groupe... Faut pas oublier qu’Archinov était un bolcho qui avait rejoint les anars. C’est vrai qu’il y a des gnan-gnans dans le mouvement anar, mais si tu veux agir tu peux et t’as pas à attendre que quelqu’un décide pour toi. Mais cette idée d’unité d’action et d’unité idéologique, ça conduit tout droit au bolchevisme. Ceux qui ont suivi la plate-forme d’Archinov, c’est ce qui leur est arrivé. La première fois en 1929-30 et la seconde en 1956. C’est quelque chose de récurrent dans le mouvement anar. Dans le groupe du Havre, on était sur une base de synthèse, et puis en 1978, ça a pété. Y’en a certains qui étaient venus du PC... et qui y sont retournés !

- Donc il y a eu un scission dans le groupe Jules Durand ?
- Oui. On s’est séparé plutôt bien : OK, on n’est pas d’accord mais cette histoire ne va peut-être pas durer une éternité, c’est vraiment con... On a mis le groupe J. Durand en sommeil pendant 2 ou 3 ans : vous, vous organisez un groupe au sein de la F.A. et nous, un groupe au sein de l’Union des Anarchistes, qui était alors composée d’une douzaine de groupes. Nous avons créé le groupe Louise Michel («L’Entraide»), parce qu’au niveau local, c’est aussi une figure politique. Au sein de l’U.A., il y avait des gens valables et puis des fouteurs de merde... c’est pourquoi on n’est plus qu’une trentaine aujourd’hui dans toute la France.

- Et c’était la guerre avec la F.A. ?
- Non, ici au Havre, on s’est toujours dit qu’on avait mieux à faire que de se faire la guerre entre nous. Maurice Laisant s’est quand même fait virer de la FA (parce qu’officiellement il n’avait pas payé sa cotisation) avec «des salutations fraternelles» en prime, ça en dit long sur les modes d’exclusion pratiqués...

- Le groupe J. Durand fonctionne sur la base de la synthèse anarchiste...
-Oui, telle que Sébastien Faure l’a proposée et théorisée vers 1907-08 et au moment de l’éclatement, c’est Voline qui l’a réactualisée. L’idée, c’est que les 3 courants anars peuvent vivre ensemble en gardant à l’esprit qu’ils font partie d’un tout : ceux qui sont plutôt individualistes, ceux qui sont plutôt sur les actions syndicales et ceux qui sont plutôt communistes-libertaires. Je ne fais pas de différence entre les 3 courants parce que je pense que tout anarchiste est individualiste et doit lutter par le syndicalisme. C’est d’ailleurs ce qui apparaît je crois dans le mensuel Le Libertaire, qui existe depuis 1896 (pour la seconde édition) et qu’on publie tous les mois depuis 1978.

- A part ça, quelles sont les luttes dans lesquelles vous êtes actifs ?
- Les luttes syndicales, au sein de la CGT pour certains, puisque la CNT s’est éteinte il y a quelques années. La lutte des sans-papiers est dans l’impasse en ce moment, après des occupations et une grève de la faim très dure. L’Eglise occupée était à Caucriauville, en banlieue, près des cités. Tactiquement, c’était une bonne idée : si les CRS avaient pointés leur nez là-haut, je crois qu’on aurait eu droit au grand soir... Dans tous les cas, on a eu droit dans cette lutte aux trotsko, aux curés et même au marabou, qui a empôché paraît-il une partie de la caisse de soutien.
Et puis, il y a eu cette histoire à Auchan-Le Havre en 1992. Ca s’est déclenché quand un nouveau directeur est arrivé : anti-syndicalisme primaire, licenciements camouflés en forçant les gens à démissionner, harcèlement, promotion de la culture d’entreprise... Une femme avait dix ans de boîte et a été licenciée sous prétexte qu’elle n’était pas assez souriante !! Elle est allée devant les prud’hommes et a obtenu des dommages et intérêts. Pour un e autre, c’était encore plus classique : on l’accuse de vol ou plus précisément d’avoir volontairement dégradé des produits pour pouvoir bénéficier de démarques. Ils voulaient virer les femmes les plus âgées parce qu’elles avaient beaucoup d’ancienneté et «coûtaient» trop cher. Cela se produit dans tous les autres supermarchés, mais à Auchan, il y avait des teigneuses qui ont décidé de résister. Une des celles-ci, Ghislaine, a en plus été accusée d’avoir diffamé l’entreprise par voie d’affiche. En fait, celui qui avait fait l’affiche était un écolo qui avait été licencié lui aussi et qui voulait dénoncer les conditions lamentables de travail et de sécurité (amiante, mort «étrange» d’un électricien...). Elle a quand même gagné et obtenu 300 000 F, mais elle a été obligée de les déposer à la Caisse des Dépôts de Consignations pendant le temps de l’appel. Ca fait des mois et des années de lutte et de frais de justice : c’est comme ça qu’ils poussent les gens à lâcher le morceau. Mais plusieurs femmes licenciées ont monté une association pour se défendre (avocat, soutiens...) et dénoncer Auchan. On les a soutenu parce qu’elles sont venues nous demander du soutien. On a participé à leur lutte, on a fait parler de l’affaire. L’Union locale CGT était complètement à la traîne dans cette histoire - de même que le groupe AC ! - et n’a commencé à s’y intéressé que quand cela faisait vraiment du bruit. Nous on leur a dit qu’on pouvait les aider, mais que ce sont elles qui devaient agir, pas nous.

Propos recueillis par Borbala
le 1er décembre 1999

[Entretien paru dans Cette Semaine n°79, février 2000, pp. 5-9]