Pourquoi Seattle ?

Que s'est-il passé à Seattle pendant le sommet de l'OMC fin novembre 1999 ? Une grande mobilisation "citoyenne" qui marque le réveil des exploités pour demander plus d'Etat et un peu moins de marché ? Des rassemblements disparates et si différents qu'ils comprenaient tout et n'importe quoi ? Certains sont tentés depuis quelques temps de ne voir dans les mouvements sociaux que des manifestations réformistes. Soit parce qu'ils ne s'accompagnent pas d'une grève générale ("sans la mobilisation massive des travailleurs, point de salut"), soit parce que les revendications et les idées qui y sont portées et qui semblent les plus visibles (merci de la part belle donnée dans ce cas aux médias...) ne correspondent pas exactement à ce qu'on attendrait d'elles (un tant soit peu radicales). Il ne s'agit pas non plus de faire du sociologisme puisque des pitres technocrates et intellectuels le font très bien à leur sauce, c'est-à-dire dans le sens du pouvoir bien sûr et toujours d'une manière élitiste (si les gens manifestent pour ceci ou cela, c'est forcément qu'ils ne sont pas assez intelligents pour comprendre la situation ou que leurs revendications sont "irréalistes").

Comme le précise un des articles qui suit, écrit par deux manifestants ayant participé aux journées d'émeute, il y avait à Seattle trois types de manifestants, différents de par leurs motivations et leurs objectifs. D'abord un ensemble hétéroclite de militants religieux, écolos, certaines feministes, et des individus appartenant à un réseau, le DAN (Réseau d'Action Directe), revendiquant tous plus ou moins une expression "citoyenne" et pacifiste en faveur d'une régulation étatiste du marché. Outre le fait qu'ils/elles ne reconnaissent que les conséquences néfastes du système envers les hommes, les femmes et la nature, ils ne voulaient pas s'en prendre physiquement aux fondements matériels du capital, mais juste "pousser un cri" pour indiquer aux dirigeants qu'ils existent et qu'ils demandent à être pris en considération. Précisons également que les activistes du DAN - mis à part le fait qu'ils ont montré une certaine imagination dans leur façon de manifester - appartiennent à une organisation dont le fonctionnement laisse une large place à l'autonomie individuelle, mais relève d'une philosophie pour le moins ambigüe : séminaires de préparation et jeux de rôles, pacifisme jusqu'auboutiste (comment rester quiet sous les matraques et le gaz au poivre), mysticisme avéré,... (cf les quelques brèves qui suivent à ce sujet).

Il y avait ensuite le cortège des syndicats (AFL-CIO principalement), le plus massif, négocié à l'avance avec le gouvernement tant sur la forme (manif traîne-savatte) que sur le fond. Il sortait en effet à la fois des mégaphones des leaders syndicaux et de la bouche de Clinton, un appel au respect des droits des travailleurs du monde entier, en particulier concernant le travail des enfants (on en revient aux revendications du mouvement ouvrier du XIXème siècle...) et la possibilité d'exercer des droits syndicaux (on prêche pour développer son marché et accroître sa clientèle).

Il y avait enfin des groupes d'anars, venus de différentes villes des Etats-Unis, dont un des textes traduits ci-dessous présentent, pour une petite partie d'entre eux (le Black Bloc), les motivations et les modes d'action. Parce qu'ils s'en sont pris directement et violemment à la propriété privée, ils ont non seulement été désavoués par tous les autres manifestants, mais encore parfois molestés, dénoncés ou livrés à la police.

La montée en puissance internationale des mouvements anti-libéraux (surtout pas d'anti-capitalisme !) et pro-étatistes n'est dans tous les cas pas réjouissante : outre des revendications réformistes, la plupart des membres de ces associations sont en complète opposition avec les groupes radicaux au point de s'associer à la police afin de préserver la paix sociale. Si en France des groupes comme ATTAC ou Droits devants sont là pour donner la parole à ce qu'ils appellent la "société civile", ce sont de nombreuses et toujours plus puissantes ONG qui, aux Etats-Unis, font ce sale boulot. Ces dernières se sont vantées de concert que les manifestations pacifistes de Seattle ont été un succès puisqu'elles auraient empêché la signature d'un traité. En réalité, si rien ne devait sortir de ce sommet, c'est avant tout parce que l'Europe et les Etats-Unis n'ont pu se mettre d'accord aussi vite sur le calendrier et les thèmes de la négociation. La plupart des ONG, de leur côté, ont tout intérêt par contre à adopter un profil bas : depuis qu'elles ont relayé les revendications droit-de-l'hommistes évoquées lors de l'AMI ou de l'ALENA (accords de libre échange entre les Etats-Unis et plusieurs pays d'Amérique Latine), elles ont été courtisées par la Banque Mondiale, une des courroies de transmission des intérêts capitalistes occidentaux. Avances qu'elles ont évidemment accepté, d'où la participation actuelle d'au moins 70 ONG au sein des services de la Banque Mondiale dans le monde entier.

Il est par contre intéressant de voir que la manifestation réglée par les dirigeants syndicaux a été détournée par certaines branches de l'AFL-CIO (métallos, ouvriers des ports, électriciens, professeurs entre autres) qui se sont alors associés aux blocages se déroulant au centre ville. Ils ont, ce faisant, montré les possibilités de subversion de l'ordre syndical.

Christophe Charon


Texte paru dans Cette Semaine, n°79, février 2000, page 13